Par Adèle DUPONT et Myriam VAN DER BREMPT

 

 

 

La participation comme fondement de la démocratie
Les personnes qui se joignent à une activité, à une réunion, à un événement, les membres de n’importe quel groupe réuni sur base volontaire (ou même contrainte !) sont systématiquement désignés comme des… participants. Cela signifie-t-il qu’il suffit d’être là (voire d’être « inscrit ») pour participer ? Ou est-ce au contraire une injonction subliminale généralisée à participer… activement ? Les termes « participant », « participer », « participation » sont aujourd’hui tellement usés et utilisés que nous ne savons plus toujours ce qu’ils recouvrent. Une chose est sûre cependant : il incombe aux animateurs socioculturels et aux porteurs de projets de faire participer… Focus sur cette charge mentale, et aussi politique.

 

Mais tout d’abord, pourquoi faudrait-il donc toujours (faire) participer ? Fondamentalement, il ne s’agit pas d’une simple mode, mais d’une condition nécessaire au bon fonctionnement de notre démocratie. Certes, pour que les activités proposées puissent avoir lieu, il faut des participants ; pour que les animateurs justifient leur poste, il leur faut des inscrits, des groupes, des participants encore. Pour qu’un projet soit motivant, pertinent, il faut du monde ! Mais ces raisons pragmatiques sont elles-mêmes les conséquences d’une nécessité démocratique de la participation.

 

Suivant l’étymologie, en démocratie le pouvoir politique est exercé par le peuple. Et en effet, comme citoyens, nous votons ! Mais sortir de chez soi tous les quatre et six ans pour aller déléguer son pouvoir à quelques-uns, qui feront peut-être ensuite ce qu’ils veulent, est-ce encore perçu comme « exercer son pouvoir citoyen » ? De moins en moins, semble-t-il. D’ailleurs, si le pouvoir politique du peuple est réduit à cela, tout se passe comme si aller voter n’intéressait même plus les citoyens : dans les pays où le vote n’est pas obligatoire, le taux de participation (tiens, tiens) aux élections n’est-il pas un sujet d’inquiétude récurrent ?

 

Or, pour qu’une démocratie soit saine et vivante, il faut que les citoyens s’y impliquent réellement : qu’ils exercent leur citoyenneté de façon active, non seulement en élisant des représentants (si tel est le système en cours), mais aussi en exerçant continûment, dans l’espace public, un contre-pouvoir régulateur. Participer, comme citoyen, c’est cela. Et dès lors, même si aucun citoyen ne peut être obligé de participer, l’animateur socioculturel doit s’employer à stimuler la participation.

 

 

Les enjeux de l’éducation permanente
L’éducation permanente1 cherche principalement à promouvoir, en dehors des structures traditionnelles d’enseignement et des systèmes éducatifs institutionnels, une amélioration du système social. Elle traverse différents mouvements militant pour le développement individuel et social des personnes.

 

Elle se base sur la capacité, détenue par chacun, de progresser et de se développer, à tout âge et moment de la vie. Elle travaille au quotidien au développement des individus dans la société et soutient ainsi une participation citoyenne. Mais, bien au-delà d’une pratique/contenu transversal, l’éducation permanente pose un choix politique d’émancipation. En d’autres termes elle vise l’autonomie des personnes à agir en tant que citoyen.ne.s sur et dans leur société.

 

Aujourd’hui, cependant, notre société est marquée par une logique de compétition. En effet, ce sont ceux qui portent leur voix le plus haut, qui sont à l’aise dans le monde de la revendication et de la représentation qui se font entendre. La participation citoyenne est en vogue, certes, et plein d’initiatives voient le jour. Mais l’accès à la participation est inégal. Ce ne sont pas les publics précarisés (les « exclus ») ou minoritaires (les jeunes, les réfugiés, les femmes, les MENA, etc.) qui participent le plus à cette « nouvelle citoyenneté ». Une des raisons de cela est que les « capacités à participer » sont inégales. C’est pourquoi un enjeu primordial de l’éducation permanente pour rendre autonome l’individu dans la société, est de l’outiller à la participation. Voilà le pari : en développant leurs aptitudes à participer, les individus pourront élever leur voix, prendre une place dans la société et ainsi investir leur citoyenneté. Parmi les chargés de mission d’éducation permanente qui travaillent au quotidien pour rencontrer ces enjeux, les animateurs socio-culturels sont des acteurs fondamentaux.

 

 

 

Les missions de l’animateur socio-culturel
Les animateurs socio-culturels sont formateurs de citoyens actifs et engagés. Ainsi, ils endossent une grande responsabilité dans la vitalité, ou la sauvegarde même, de notre système démocratique.


Le rôle de l’animateur est de développer auprès des groupes et des individus la capacité à vivre et à agir ensemble, dans le respect mutuel, à participer, à se forger un point de vue personnel et à l’exprimer, à négocier, à coopérer, à assumer des responsabilités… Autant de compétences indissociables de la vie en société démocratique. Le secteur socioculturel est reconnu et subventionné pour ces raisons. Plus largement, Christian Maurel, dans son ouvrage « Éducation populaire et puissance d’agir »2 décrit les quatre missions principales de l’animateur socio-culturel :

- Une mission de « conscientisation » de sa propre situation dans le monde, des rapports sociaux dans les quels on se trouve et des leviers sur lesquels on peut potentiellement agir.
- Une mission « d’émancipation » permettant à chacun de sortir de la place qui lui a été assignée par la société et de poser des actes délibérément.
- Une mission « d’augmenter la puissance d’agir » pour permettre à chacun d’accéder au pouvoir « de » (de s’exprimer, de critiquer, de s’approprier, d’agir...), et non forcément d’avoir du pouvoir « sur » : c’est permettre à chacun de devenir acteur.
- Et enfin une mission « de faire œuvre de transformation sociale ». C’est-à-dire de se mettre en mouvement individuellement et collectivement pour transformer les choses, plutôt que de subir les transformations de société.

Sur le papier, dans les décrets3, dans les discours politiques, tout cela parait évident. Mais qu’en est-il de la réalisation de ces missions sur le terrain ? Quels sont les facilitateurs et les freins de leur mise en pratique ? Que représentent ces missions et pour qui ?

 

 

Les paradoxes de la participation, entre désir et injonction, entre théorie et réalité
Lors de la journée Interbagic du 26 Avril 2018, un groupe de réflexion s’est penché sur la question de la participation. Une série de constats a émergé de la discussion entre professionnels de l’animation socio-culturelle. Entre la prescription des missions par les décrets et leur réalisation, apparait un grand décalage. Dans la rencontre des objectifs de leurs missions, les animateurs sont tiraillés.

 

Pour commencer, l’injonction décrétale concernant la participation est déroutante. Il faut faire participer, mais aucune définition de la participation n’est proposée par la législation. Cela implique que chaque structure et équipe définisse pour elle-même ce qu’elle met derrière ce terme. Pour certains, la présence physique à une activité suffit. Pour d’autres, il faut co-construction, implication et responsabilité pour justifier une réelle participation. Le premier paradoxe est qu’il y a autant de participations que de personnes pour en parler.

 

Dans le même ordre d’idées, la participation dépend aussi du secteur, du public et, précisément, de sa puissance d’agir. Permettre à chacun d’accéder au « pouvoir de » dire et de faire, n’est-ce pas un premier temps indispensable ? Faut-il surtout pousser à participer ou veiller à former à la participation ? Les décrets sont imprécis sur la question et l’animateur est livré à ce flou.

 

Il rencontre en outre une autre zone d’incertitude encore : comment faire du participatif, amener à la participation sans dénaturer la participation ? Ceux qui réfléchissent à la cohérence de leur pratique se posent cette question… schizophrénique ! Dans l’élaboration d’un cadre, dans la poursuite d’un projet ou dans la formation en groupe, la limite entre participation et « fausse participation » est mince. L’injonction de faire participer le public « à tout prix » risque d’étouffer le fond même de la participation. Forcée et contrainte, la participation n’a plus de sens en éducation permanente, ni pour faire vivre notre démocratie.

 

En fin de compte, entre participation et fausse participation, l’animateur doit se questionner en permanence, gérer lui-même les paradoxes en présence et surtout remettre en question la congruence entre ses missions et sa manière d’agir. Fameuse exigence !

 

 

Quelles pistes pour participer à la participation
Au terme de l’atelier interprofessionnel de réflexion, nous faisons le constat que les animateurs socio-culturels sont coincés entre un idéal théorique de la participation et des publics différents avec des réalités socio-économiques spécifiques qui y prennent part différemment. Dans une telle réalité, les animateurs doivent travailler et réfléchir au quotidien pour ne pas tomber dans l’hypocrisie d’une « fausse participation ». La question qui nous intéresse tous est, alors, comment faire ? Comment faire pour être participant, pour participer, pour faire participer. Comment faire pour alléger cette charge mentale ou en tous cas mettre en œuvre cette politique de manière un peu plus confortable.

 

Nous n’avons pas de réponse définitive à ces questions. Mais cette réflexion partagée nous amène à quelques pistes d’aménagement de la relation à la participation.

 

D’abord, il est intéressant de questionner la réalité des publics avec lesquels on travaille. Il faut pouvoir faire notamment une différence entre ceux qui veulent participer mais qui ne peuvent pas, par manque de « pouvoir de » et ceux qu’on prie de participer et que cela n’intéresse pas. A partir de là, le travail avec et sur la participation sera différent. Il existe en effet des structures dans lesquelles on court après la participation et d’autres où les personnes courent pour avoir une chance de participer...

 

Ensuite, il serait profitable de questionner la participation comme elle existe. D’en analyser les pratiques, de les déconstruire avec le public pour les reconstruire, et de faire de cet exercice un outil de formation à la participation. Le fait d’utiliser la réalité comme occasion d’introspection et de reconstruction collective de la participation peut être une piste prometteuse pour travailler la participation sainement.

 

Pour terminer, le chemin à parcourir sera encore long vers une participation citoyenne optimale. Pourtant l’enjeu est de taille, puisque la survie de la démocratie en dépend. Retenons ici que la possibilité d’une démocratie saine et vivante, soutenue par une participation citoyenne engagée palpite au cœur des missions de l’animateur socio-culturel de conscientisation, d’émancipation, d’augmentation du pouvoir d’agir et de transformation sociale. Exigeant donc, mais passionnant. Quel métier !

 

 

 

 

1. L’éducation permanente, une approche incontournable dans la formation des animateurs, CEMEA 2012. Un pas plus loin : http://www.cemea.be/IMG/pdf/PDF_Education_Permanente_-_Approche.pdf
2. « Education permanente : Enjeux et perspectives, publication des actes de la journée Education permanente du 17 Juin 2011, Administration générale de la Culture, Collection Culture Education Permanente N°17-2012, pp 46-67.
Pour aller un pas plus loin : « L’animation socio-culturelle, c’est quoi ? » Julie Reynart. L’Antretoise 117, Sept 2015 FMJ asbl
3. L’éducation permanente est entre autres une référence dans les décrets MJ, OJ, Centres culturels, EP, etc.