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L'islam fait partie intégrante du paysage européen et ne cesse, à travers ses actrices et ses acteurs, d'être questionné. Sa composante féminine l'est de façon singulière : constamment interpellée sur différents thèmes, la femme de confession musulmane est plus que jamais invitée à produire un discours clair sur le sens et les expressions de sa spiritualité. De même que sur les termes et les enjeux de sa participation sociale tout en restant fidèle à ses références religieuses. Le contexte international et la vague d'islamophobie qui traversent les sociétés européennes viennent par ailleurs ajouter une vision réductrice et erronée de la femme musulmane rendant peu justice à la pluralité constitutive de ces femmes. C'est à partir de cette réalité de terrain que les femmes européennes de confession musulmane doivent jouer un rôle déterminant et témoigner avec force et détermination qu'il est possible de vivre harmonieusement une vie spirituelle et citoyenne.

Les femmes de confession musulmane de cette nouvelle génération ne souhaitent plus être perçues comme une minorité aspirant à être reconnue dans la société civile, mais comme des sujets de leur histoire aux côtés d'autres femmes avec qui elles partagent des luttes analogues. Aujourd'hui, elles relèvent le défi de promouvoir une véritable solidarité féminine. Nous reviendrons sur ce point.
C'est sur le religieux qu'elles s'appuient pour défendre leur droit à l'instruction, au travail, à plus d'équité face au monde des hommes, estimant que des coutumes archaïques sont venues, au cours des siècles, léser les femmes musulmanes des pri-vilèges que l'islam, dans son essence leur avait accordés. En empruntant des voies qui souvent étonnent, elles redéfinissent leur identité féminine en développant une double stratégie d'émancipation : elles vont, d'une part, promouvoir une interprétation autonome des Textes dans une perspective féministe et, d'autre part, elles développent un discours citoyen pour lutter contre toutes les formes de discrimination afin de retrouver les termes d'une véritable émancipation digne et fidèle aux valeurs universelles.
La deuxième génération de femmes musulmanes en Occident est souvent tiraillée entre les pratiques culturelles du pays d'origine des parents ayant émigré et le mode de vie de leur nouveau pays. Le féminisme musulman aide ces femmes à extraire le culturel du religieux et leur donne une approche islamique de la compréhension de la question de l'égalité des sexes et de leur propre potentiel.

" Un féminisme sans frontières "
Aujourd'hui, les femmes européennes de confession musulmane organisent elles-mêmes leurs luttes pour les droits humains sur tous les fronts simultanément. Leurs stratégies abordent le problème de manière appropriée :
- D'une part, elles s'appuient sur un travail au sein du cadre religieux, avec la réinterprétation du Coran dans une perspective féministe pour tout ce qui concerne les discriminations qu'elles vivent au sein de leur propre communauté de foi et 
parfois aux côtés d'autres hommes ( Ex : la question des mariages forcés, les violences conjugales, la question de la virginité au mariage, le droit d'avoir une activité professionnelle voire d'étudier …)
- D'autre part, elles affirment le principe " dialogique " entre l'universel et la spécificité cultuelle ou culturelle en ayant une exigence de reconnaissance citoyenne égalitaire. C'est à partir d'une appartenance religieuse, d'une histoire et de leur mémoire qu'elles revendiquent des normes communes de droit, de justice et de citoyenneté sur tous les plans.

Décoloniser la pratique féministe
Nous assistons aujourd'hui à un discours féministe qui se revendique universaliste, mais agit sur le mode exclusif et essentialise les femmes musulmanes et/ou issues de l'immigration afin de bien maintenir sa position de "suprématie idéologique ".
Christine Delphy2 souligne l'imbrication des oppressions sexistes et racistes dans le discours d'une certaine mouvance féministe. Cette mouvance considère la femme musulmane comme étant l'Autre, avec la classique terminologie d'opprimée, d'inférieure, de femme traditionnelle, voilée,...
L'Autre, est donc construite comme " différente ". Nous sommes face à un " elles " et " nous " symbolique, terreau du racisme mais surtout à un rapport de pouvoir qui placerait la femme " blanche " dans un rapport de domination avec les femmes 
" racisées " ( Laetitia Dechaufour, 2007), il s'agit bien là d'un rapport de pouvoir entre les femmes elles-mêmes. La femme " arabe/immigrée " est instrumentalisée afin de conforter une opposition entre un Occident moderne, éclairé contre un Orient barbare et obscurantiste. Aussi, tout comme il est essentiel de dénoncer le rapport de domination des hommes sur les femmes, il faut reconnaître qu'il existe un rapport de domination des femmes " blanches " sur les femmes " racisées " (L. Duchaufour). 
Prenons à titre d'exemple les débats autour du foulard isla-mique qui ont agité la classe politique mais aussi les mouvements féministes en France et en Belgique : afin de lutter contre le symbole par excellence de l'oppression de la femme, en France, une loi a été votée, et en Belgique, le chef d'établissement peut l'interdire à travers le Règlement d'Ordre Intérieur. Or ceux qui prétendent se battre pour l'émancipation des femmes, soutiennent et cautionnent une loi et un règlement qui justement renvoient ces écolières vers un espace domestique jugé oppressant par ces mêmes mouvements … Une certaine frange des mouvements féministe auraient dû privilégier la cause pour la libération et la lutte contre toutes les formes de domination et non pas le " symbole "3.
Il y a à reconnaître les grands acquis des luttes féministes en Occident, mais il y a aussi à questionner ce modèle et dire que le féminisme occidental ne détient pas le monopole de la résistance contre toutes les formes de domination. Tout comme il faut refuser les préjugés idéologiques qui nient toute compatibilité entre la croyance et la lutte féministe…
Chandra Mohanty4 a émis une critique juste et qui garde toute son actualité plus de 10 ans après : Elle considère que la recherche féministe occidentale dépeint les femmes du tiers-monde comme des victimes. Telle est la critique formulée dans " Under Western Eyes : Feminist Scholarship and Colonia Discourse" 5. Mohanty reproche à la recherche féministe occidentale de créer l'image d'une " femme du tiers-monde " sans nuances, comme une victime sans esprit d'initiative, opprimée par la famille, la culture et la religion.
Mohanty examine les représentations du " tiers-monde " dans les écrits de féministes du " premier monde " sur des sujets comme les mutilations sexuelles féminines et l'approche " Femmes en développement ". Les textes qu'elle étudie décrivent constamment les femmes comme les objets de ce qu'elles subissent ou des victimes, au choix, de la " violence masculine ", du " processus colonial ", du " système familial arabe ", du " processus de développement économique " ou du " code islamique" et non comme des actrices capables de réagir.
" Elle montre également comment le cadre comparatif dans lequel les féministes des pays dits développés élaborent leur critique des conditions d'oppression des femmes des pays en voie de développement, sur la base de revendications universelles, les conduit non seulement à se méprendre sur l'action des féministes des pays en voie de développement, mais aussi à se forger une conception faussement homogène de ce qu'elles sont et de ce qu'elles veulent “6.
Si, en effet, on critique beaucoup l'universalisme tel qu'il existe aujourd'hui, pour son ethnocentrisme implicite et orienté vers les soi-disant "valeurs occidentales", la plupart des femmes reconnaissent néanmoins le besoin, soutiennent le principe, et œuvrent pour une nouvelle définition de l'universalité dans les droits humains.
Aujourd'hui, les femmes occidentales de foi musulmane perçoivent la nécessité urgente non seulement de liens mais d'une solidarité de sexe entre féministes d'horizon et de sensibilité diverses.

Vers une coalition nationale et transnationale
Le mouvement qui nous intéresse ici plus particulièrement, à savoir celui qui prône cette relecture des sources, ce mouvement féministe musulman émergeant en Occident, et, par-delà, une libération de la femme de l'intérieur de l'islam, peut parfaitement s'inscrire dans la perspective des mouvements fémi-nistes occidentaux puisque son combat rencontre l'objectif principal du mouvement féministe, à savoir la lutte contre les différents types de subordination des femmes.
Les similitudes l'emportent sur les divergences puisqu'en général, et même si le mouvement féministe occidental est lui aussi traversé par différents courants de pensée, l'essentiel des revendications porte sur l'égalité homme-femme dans la sphère publique et privée.
Néanmoins, il me semble que la possibilité d'une coalition nationale et transnationale doit être pensée à partir des critiques précitées.
Dans cette logique, il y a urgence à interpeller les mouvements féministes et l'ensemble de la société civile afin que les femmes occidentales de foi musulmane et/ou issues de l'immigration soient avec toutes les femmes des forces de propositions au sein du politique, des pouvoirs publics, qu'elles se réapproprient un activisme axé sur des pratiques sociales et politiques. Il s'a-git de combattre les oppressions " multicouches " dans une société " multiculturelle " et " multiraciale ".
Il ne s'agit pas de parler d'une seule et même voix, car cela contredirait le principe de la diversité qu'il faut respecter, mais de faire passer un message auprès des partis politiques, des mouvements sociaux et d'élaborer des stratégies collectives de résistance contre un système inégalitaire.
En définitive, nous considérons que seul un féminisme ouvert à l'Autre, débarrassé de ce que Sophie Bessis appelle " la culture de la suprématie occidentale ", trouvera naturellement sa place au sein des mouvements de femmes en général pour construire des solidarités féministes et pour ensemble, lutter contre toutes les formes de dominations et subordinations, les inégalités économiques et sociales et les discriminations que vivent les femmes ici …Et ailleurs.

 

*. Extrait de " Féministes musulmanes : De la réappropriation du religieux aux stratégies de libération fidèles aux valeurs universelles " (Article paru dans les Cahiers Marxistes n°238 avec le soutien du Groupe de Recherche Marx et les Sciences Sociales de l'Institut de Sociologie de l'Université Libre de Bruxelles) - Octobre-Novembre 2008
2. Christine DELPHY " De l'affaire du voile : de l'imbrication du sexisme et du racisme ", www.lmsi.net
3. Malika HAMIDI " Racisme, idéologie post coloniale …Et les femmes dans tout cela ? ", article paru dans le journal MRAX INFO, Mars 2008
4. Théoricienne féministe postcoloniale, professeure au Women's Studies (Syracuse University)
5. Chandra MOHANTY, " Under Western Eyes: Feminist Scholarship and Colonial Discourse ", in C. Mohanty, A. Russo and L. Torres (eds) Third World Women and the Politics of Feminism, Bloomington: Indiana University Press, 1991
6. Judith BUTLER, " Vie précaire, les pouvoirs du deuil et de la violence après le 11 septembre 2001 " Editions Amsterdam, 2004