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A l’aube du 21ème siècle, force nous est de constater que le modèle du monde newtonien-cartésien et sa foi en la capacité de la science à résoudre les problèmes humains, n’ont pas tenu leurs promesses. Certes nous avons développé des savoirs de plus en plus variés, de plus en plus nombreux, de plus en plus pointus, qui ont eux-mêmes généré des technologies de plus en plus sophistiquées. Nous n’allons plus tarder à nous envoler vers mars, mais sommes nous vraiment plus heureux ?
Avons-nous réussi à créer une planète où il fasse bon vivre pour tous ? Avons-nous progressé d’un iota pour nous libérer de la haine, de l’angoisse et de la souffrance ? Notre monde est-il en paix ? Un bref regard à l’ampleur des problèmes cruciaux que nous rencontrons actuellement suffit à nous convaincre qu’en ces matières fondamentales nous n’avons guère progressé, en tout cas pas autant que l’idéologie dite précisément du « progrès » nous l’avait laissé espérer. La crise est bien là. Elle est économique, elle est sociale, elle est humanitaire, elle est écologique, elle est globale, elle est planétaire.

Pour la première fois de son histoire, à force de méconnaître son propre mode d’emploi, l’humanité en est venue à deux doigts de l’autodestruction. En effet, il semble de plus en plus probable que si nous ne réagissons pas très vite, nous risquons de nous voir octroyer une carte rouge cosmique pour mauvaise conduite sur le terrain terrien. Et si nous ne devons pas sacrifier l’essentiel à l’urgence, il est temps, comme le dit Edgar Morin, d’obéir à l’urgence de l’essentiel.

L’essentiel est d’abord de survivre et puis de trouver le chemin d’un futur durable et juste pour tous. Nous ne pourrons y arriver qu’en changeant notre façon de penser et de comprendre la réalité, car ce sont nos modèles mentaux qui déterminent nos choix et nos décisions.
Albert Einstein était déjà persuadé que nous ne pouvions résoudre nos problèmes avec le même état de conscience que celui qui avait contribué à les générer. Nous sommes dès lors condamnés à réfléchir sérieusement à notre manière de réfléchir sous peine de disparaître purement et simplement.
L’ancien paradigme ayant fait la preuve de ses limites et de ses dérives, il nous appartient d’en faire naître un nouveau mieux adapté aux défis que nous devons relever.

En fait l’accouchement a déjà commencé. Les premières contractions ont démarré avec les pionniers de l’approche systémique, de la pensée complexe et de la vision holistique, mais le travail est laborieux et à présent le temps presse, nous frisons la souffrance fœtale et c’est peut-être le moment de demander l’aide d’une sage femme, de quelqu’un qui a une connaissance profonde du processus de la naissance et qui puisse faciliter les choses. 
La question se pose dès lors de savoir ce qui concrètement peut nous aider à accélérer le mouvement et jouer le rôle de sage femme. Le mot sage n’est pas anodin, car il nous offre effectivement une réponse : pour donner le jour au plus tôt à cette nouvelle culture dont notre survie peut dépendre, nous pouvons nous inspirer du meilleur des cultures qui nous ont précédé, lequel réside selon moi dans ce qu’on appelle communément la sagesse.

Concept un peu vieillot, souvent mal connotée par la modernité et soupçonnée de conservatisme, l’idée de sagesse demande à être quelque peu dépoussiérée afin de retrouver toute sa valeur. Je n’en manquerai pas au point de l’enfermer dans une définition, mais je voudrais toutefois tenter d’en esquisser quelques contours pour commencer à passer le plumeau.
Ainsi, de tous temps et dans toutes les cultures, y compris celle que nous cherchons à transformer, ont existé des gens dont la vie montre qu’ils ont trouvé leur propre mode d’emploi dans la mesure où ils jouissent manifestement d’un bonheur profond et durable indépendamment de leurs conditions extérieures d’existence.
Certains d’entre eux sont connus et respectés, d’autres passent inaperçus, mais d’eux tous émanent une présence paisible, une force tranquille.
Par delà leurs credos et leurs appartenances diverses, ils rayonnent tous de certaines qualités communes : détachement, absence d’intérêt pour la compétition et les jeux de pouvoir, acceptation du réel tel qu’il est, lâcher prise, suspension du jugement, accueil inconditionnel d’autrui, ouverture d’esprit, bienveillance, compassion, confiance en soi et en l’humanité, humilité, humour, légèreté, sérénité, sobriété.
Connectés à leur être essentiel, ils semblent libérés de l’angoisse, de la haine et du désespoir. Ils vivent un quotidien simple et joyeux même au cœur des détresses les plus grandes.
En résumé, on peut dire qu’ils mènent une vie pleine de sagesse. Ils possèdent et mettent en pratique une connaissance intime et intégrée de ce qui rend l’humain vraiment humain, de ce qui permet à l’être d’actualiser son potentiel et de se réaliser le plus pleinement possible. Leur existence même est le meilleur témoin montrant que la sagesse fonctionne, qu’elle est un savoir intuitif et primordial qui transcende le mental rationnel et conduit à un chemin de plénitude à la fois toujours plus profonde et en même temps toujours inachevée, car elle tend vers l’absolu.

En présence d’un sage ou d’une sage, on se sent en totale sécurité affective et on se sent meilleur, car leur qualité d’être est contagieuse. On se sait, sans l’ombre d’un doute, face à ce que l’humanité produit de plus évolué. On reconnaît l’arbre à ses fruits et ces fruits sont semblables à peu de choses près, quelles que soient les époques, les contextes, les cultures et les traditions, ce qui plaide en faveur de l’universalité de l’arbre ainsi que de sa solidité.
Cependant, si ces fruits, en l’occurrence les sages, ont toujours existé dans l’histoire, ils n’ont jamais été fort nombreux au sein d’une société donnée. Par conséquent, il est peu d’exemples connus de sociétés qui soient la manifestation d’une sagesse collective, la sagesse semblant réservée jusqu’à présent à une infime minorité d’individus particulièrement privilégiés. Peut-être est-ce dû à une causalité circulaire qui lie la sagesse à l’évolution de la conscience. En effet, si la sagesse aide la conscience à évoluer vers sa plénitude au niveau d’un individu, l’évolution de la conscience favorise en retour à la fois l’accès à la sagesse, sa mise en œuvre et son évolution même. Or l’évolution de la conscience et sa diffusion au sein d’une population globale dépend d’une multitude de facteurs autres que la sagesse et notamment de facteurs collectifs et culturels.

Actuellement, pour un certain nombre de raisons qu’il serait trop long d’analyser ici, il se peut que nos sociétés post-modernes, déçues par les grandes idéologies et en quête d’un nouveau paradigme, aient  permis à un nombre suffisamment élevé d’individus d’atteindre le niveau de conscience  requis pour l’émergence d’une véritable sagesse collective susceptible, comme nous le suggérions plus haut, d’inspirer les nouvelles manières de penser qu’il nous faut mettre en œuvre pour sortir de la crise. En fait, il est peut-être seulement temps, parce qu’il est peut-être seulement possible, de réconcilier sagesse et politique. Je pense sincèrement que l’humanité a tout à gagner à explorer sérieusement cette voie. C’est dans cet esprit que je me propose d’alimenter la réflexion  en présentant de temps à autre des textes ou des citations qui partagent les mêmes vues et qui m’ont particulièrement touchés. Voici un premier article que j’ai adapté de l’américain et que j’ai intitulé « Chemins de sagesse collective ». Nous le devons à Tom Atlee, chercheur en sciences sociales outre atlantique, spécialiste de l’intelligence collective et directeur du Co-Intelligence Institute (site : www.co-intelligence.org).

 

CHEMINS DE SAGESSE COLLECTIVE. TOM ATLEE.

Adapté de l’anglais par P-H Content.

 

J’écris sur la sagesse pour la rapatrier des domaines ésotériques et l’installer solidement au cœur de nos vies collectives, là où le monde peut vivre ou mourir selon le degré de sagesse dont nous faisons preuve pour apprendre à vivre ensemble.

Le hibou, souvent symbole de sagesse, possède de grands yeux qui lui permettent de voir clairement dans l’obscurité et semble regarder toute chose avec une attention pénétrante.

Cette métaphore concernant la vue est un bon point de départ pour entamer notre exploration de la sagesse.

Entre autres choses, la sagesse implique d’étendre notre vision au-delà des apparences de la vie et aussi de regarder en profondeur ce qui se passe à l’intérieur de la vie. Nous sommes sages--du moins jusqu’à un certain point--quand nous élargissons notre vision d’une perspective étroite à une perspective plus vaste et plus profonde. Cette expansion de perspective nous rapproche d’une rencontre avec la Totalité de la vie. Bien que cette Totalité ne puisse jamais être saisie dans toute son étendue, il me semble que tout mouvement dans sa direction est un mouvement vers la sagesse.

Cette manière de penser au sujet de la sagesse peut nous aider à comprendre comment nous pourrions être plus sages--individuellement et collectivement. Cela peut nous aider à évaluer la sagesse des décisions, des actions, des politiques, des leaders, etc…Plus l’étendue et la complexité de nos problèmes mondiaux s’accroissent, plus s’accroît notre besoin de sagesse.

Dès lors, considérons quelques manières dont nous sommes déjà sages, mais que nous pourrions développer davantage encore.

Nous sommes sages quand nous prolongeons notre vision vers le futur pour anticiper les conséquences de nos actions présentes--et que nous apprenons en réfléchissant à ces conséquences tout spécialement avant d’agir. Il y a de fait davantage de sagesse dès lors que nous appliquons cette perspective élargie à satisfaire nos besoins de manière à ne pas hypothéquer la capacité qu’auront les enfants de nos enfants à satisfaire les leurs. Certains appellent cela la « durabilité ».

Nous sommes sages quand nous étendons notre vision par delà les clameurs de nos désirs superficiels, de nos exigences immédiates et des opportunités de l’instant, pour comprendre et prendre soin de nos besoins plus profonds et plus fondamentaux. Et c’est doublement sage dans la mesure où, si nos désirs et nos appétits peuvent être vécus comme intensément personnels, privés et uniques, nos besoins les plus profonds sont universels. On peut trouver une grande paix dans le fait de les satisfaire en harmonie avec les autres dans la co-création du bien commun.  Il y a davantage de sagesse quand la poursuite de mes intérêts les meilleurs s’accorde à la poursuite d’un monde qui fonctionne bien pour tous.

Nous sommes sages quand nous étendons notre vision par delà les évènements courants--tant individuels que collectifs-- et que nous la portons en amont jusqu’à saisir l’histoire qui a généré ces évènements et en aval jusqu’à envisager les éventuels futurs qui pourraient en découler. Dans cette histoire et ces futurs se trouvent les causes et les motivations qui sous-tendent les évènements d’aujourd’hui et qui peuvent être travaillées pour susciter de nouvelles options et de nouvelles énergies au service d’une vie meilleure. Il y a davantage de sagesse à emmener le pouvoir de telles compréhensions profondes du temps dans le déroulement présent de la vie.

Nous sommes sages quand nous étendons notre vision par delà notre point de vue personnel--ou par delà le point de vue dominant au sein de notre groupe ou de notre culture--pour entendre et comprendre le point de vue des autres. Tout point de vue a ses taches aveugles et toute connaissance repose sur des suppositions non examinées. Comme celles-ci se révèlent à travers la rencontre d’autres points de vue et d’autres connaissances, la compréhension peut s’approfondir et devenir plus complète. Ainsi sommes-nous sages quand nous valorisons la diversité, la dissonance et le désaccord et que nous apprenons à utiliser à bon escient leurs puissants dons comme nous avons appris à utiliser les puissants dons du feu et de l’électricité. Il y a une sagesse spéciale pour la démocratie accessible par l’usage intelligent du dialogue  qui peut nous aider à exploiter ce pouvoir latent tous ensemble au service de notre communauté toute entière.

Nous sommes sages lorsque nous voyons par delà nos souhaits étroits et nos plans limités le vaste champ de la vie au sein duquel nous poursuivons ces souhaits et réalisons ces plans.
D’autres vies et des forces plus grandes sont à l’œuvre dans ce champ, dont la présence peut aider ou gêner nos efforts et dont la trajectoire subit nos influences. Il y a une grande sagesse disponible dans le fait de comprendre ces vies et ces forces concomitantes suffisamment bien pour être à même de travailler avec elles et de collaborer dans la co-création de buts qui servent toutes les parties impliquées en employant l’inclusion attentionnée, les passions existantes et les synergies en présence pour agir avec plus d’élégance que d’effort.

Nous sommes sages quand nous étendons notre vision par delà les étiquettes conventionnelles et les jugements pour mieux voir les choses telles qu’elles sont, ce qui est toujours au-delà des étiquettes et des jugements--et même au-delà des mots. « Il y a plus en ceci que cela, toujours ». Nous sommes sages quand nous nous familiarisons avec les manières dont nos pensées et nos sentiments--et, collectivement, notre culture et les média--nous piègent en rétrécissant notre vue. Cette prise de conscience peut nous aider à revenir à une image de la vie plus vaste et plus vraie où une plus grande sagesse nous attend.

En particulier il est sage de voir par delà les dichotomies dictées par notre culture, notre langage, nos préférences. Le bien et le mal, l’ordre et le chaos, l’individuel et le collectif, toi et moi, la simplicité et la complexité--ces distinctions tentantes et utiles cachent le fait que la réalité, dans toute sa totalité dynamique, embrasse les deux côtés de chaque dichotomie. Il arrive que l’ordre et le chaos, le bien et le mal, l’individuel et le collectif, non seulement se définissent l’un l’autre et dépendent l’un de l’autre, mais vivent véritablement l’un dans l’autre et dansent ensemble. Il y a davantage de sagesse d’en venir à comprendre cela et à rejoindre la danse avec légèreté et en pleine conscience.

Nous sommes sages quand nous voyons la grande toile de la vie par delà les faits isolés et la logique linéaire en employant toutes les formes de connaissance qui nous sont offertes, en particulier l’intuition, le cœur, la synthèse, l’expérience spirituelle et les sciences qui tentent d’apprécier la Totalité et notre relation à elle--comme l’écologie, la science des systèmes vivants, les théories de la complexité et du chaos, la mécanique quantique et les sciences de la conscience. Par chaque mode de connaissance, nous accédons à de nouvelles dimensions de la réalité. Il y a davantage de sagesse à les tisser tous ensemble, à peindre notre connaissance avec une palette complète et à employer chaque instrument de notre coffre à outil cognitif en adéquation avec son meilleur usage et en bonne intelligence avec tous les autres sans en laisser aucun coloniser notre conscience à l’exclusion du reste.

Nous sommes sages quand nous voyons par delà toute certitude l’insondable Mystère de la vie, sous-tendant tout, embrassant tout et se déployant sans cesse. Non seulement cela allège notre fardeau idéologique, nous ouvre les uns aux autres et au changement, mais cela nous permet d’entrer en amitié avec la Totalité ultime et inconnaissable.  Lorsqu’on dépasse l’illusion de la certitude, l’humilité devient naturelle, l’humour devient naturel et le paradoxe,
L’ambiguïté et le changement deviennent des amis intimes et des enseignants sur notre chemin de vie. Pleins d’émerveillement, nous rencontrons chaque situation avec curiosité et un sens de l’aventure qui sied bien à de sages et joyeux esprits--et notre sagesse s’accroît à travers l’apprentissage que nous engrangeons en nous étonnant de la subtilité et de la vastitude que nous rencontrons à chaque détour de la route.

Nous sommes sages en général quand nous voyons par delà notre monde personnel--ou à travers lui, dans la profondeur--le monde de nos compagnons humains et de toute autre vie. Nous pouvons suivre la piste de cette réalité plus vaste à travers nos propres cœurs ouverts ou encore à travers le riche tissu des systèmes naturels et sociaux parsemés d’êtres vivants et de leurs histoires. Cette entrée dans le monde d’autres existences est la sagesse de la compassion et de ce qu’on en est venu à appeler l’ « auto-intérêt éveillé », la réalisation que notre destinée est intimement liée à celle de tous les autres. En ce centre où nous sommes le plus profondément nous-mêmes, nous sommes aussi encore plus profondément apparentés à toute Vie et l’histoire de personne ne nous est totalement étrangère. A partir de ce profond centre commun--et à partir de la réalisation de notre vaste et vitale interdépendance--émergent de nombreuses solutions d’une efficacité inspirée visant à soulager les diverses souffrances de notre monde et de ceux qui y vivent. Nous avons besoin de nos yeux les plus sages pour les trouver.

Ces yeux sages sont les nôtres. Nous partageons ces yeux. Nous pourrions voir ensemble à travers eux si seulement nous voulions regarder ensemble.