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Pour cet édito, j'avais l'embarras du choix. Ce n'était pas vacances pour tout le monde. La Grèce passe ses métèques par dessus bord pour ne pas sombrer. Des taux d'intérêts indécents embrasent l'Espagne et le Portugal. La police massacre les grévistes d'Afrique du Sud comme aux grandes heures du 19ème. La Syrie est une tour noire sur l'échiquier international et ses habitants n'ont qu'à assumer, non mais sans blague. La France mettrait bien tous ses Roms sur CD pour qu'ils prennent moins de place. Des américains considèrent qu'une femme vi-ctime " d'un vrai viol " ne sera pas enceinte (par contre, avec un faux, attention les filles, on ne sait jamais !). Les cuves des réa-cteurs de nos centrales sont des " passettes " potentielles mais on va voir si on ne peut pas continuer à les utiliser. Quarante-trois % des lycéens suédois pensent que la leucémie est contagieuse : moi qui pensait que les nordiques avaient la sagesse dans le sang, tout s'écroule ! Michèle Martin divise la Belgique en deux, Michel et Guy ont eu la mauvaise idée de prendre un peu de hauteur dans ce monde de zinzins et Neil Amstrong est retourné " dans la lune " pour toujours. Franchement, vous me direz, j'avais du grain à moudre. Et puis, un ami sur Facebook a diffusé un article du Magazine " Challenges " daté du 12 juillet 2012 intitulé " Pourquoi l'exil fiscal est une souffrance ? " J'y ai découvert à quel point votre intégration dans les pays d'accueil est difficile. J'adore ! Vous ne pouvez pas imaginer combien cela me fait plaisir de voir qu'il n'y a pas que les pauvres bougres immigrés de la misère du monde qui s'intègrent difficilement. Faites gaffe si vous venez en Belgique, cet attrayant pays, neuvième paradis fiscal au monde, a aussi son centre 127 bis !

 

Mesdames, Messieurs les réfugiés fiscaux, je rigole mais très franchement, je ne vous aime pas.

Vous faites partie de ces bénéficiaires de hauts revenus, en général les 5 % les plus riches de vos pays. Rien ne justifie de tels revenus et encore moins de ne pas payer d'impôts.

 

Individuellement, les hauts revenus sont indéfendables. Je vous entends déjà parler de votre mérite. Fadaise ! En France, et j'en vois quelques-uns qui sont concernés, les revenus des 10 % les plus riches ont augmenté de 11 % entre 2004 et 2007 contre 9 % pour les 90 % restants. Mieux encore : pour les 1 % les plusriches, l'accroissement est de 16 % et de... 40 % pour les 0.01 % les plus riches. Si je vous suis dans votre idée du mérite, cela signifierait donc qu'au plus les gens sont riches en 2004, au plus leur mérite s'accroît entre 2004 et 2007 ! J'ajouterai que vous êtes nombreux à avoir bénéficié d'héritages qui vous permettent aujourd'hui de jouir de substantiels revenus de placements, tant mobiliers qu'immobiliers Je n'ai jamais vu en quoi un héritage était dû au mérite.

 

Macroéconomiquement, les hauts revenus n'ont aucune utilité. Si l'on considère la croissance comme un indicateur de santé économique, la concentration de richesses dans les mains d'un petit nombre est contre productif. En effet, selon l'idée keynésienne de " la propension marginale à consommer " qui se vérifie encore aujourd'hui, au plus vous gagnez, au moins vous consommez en part relative. Je m'explique : si je gagne 1.000 €, je suis obligé de les dépenser, 2.000 € je peux commencer à épargner, par exemple 2 % , si j'en gagne 3.000 € ; 4 % et ainsi de suite. Vous comprendrez aisément que vos revenus soutiendraient nettement la croissance s'ils étaient mieux répartis. Vous êtes également responsables de l'endettement des états. En fuyant vers des paradis fiscaux, vous appauvrissez votre état d'origine et accroissez sa dette publique. Là, cependant, vous faites, pour certains du moins, un joli calcul microéconomique. En effet, vous êtes détenteurs de créances envers les états. En accroissant leur dette publique, vous faites monter les taux d'intérêts. Vous prêtez donc à des états que vous avez décidé de lâcher et vous demandez aux habitants qui sont restés de vous rembourser cher et vilain. C'est un beau coup de filou mais moralement c'est dur à défendre.

 

Moralement toujours, je vous rappelle que vous avez vous-mêmes bénéficié des services de l'Etat jusqu'à votre départ. Ecole, sécurité sociale, infrastructures, vous, ou vos parents, en ont eu bien besoin pour faire leur nid douillet.

 

Socialement, vous êtes irresponsables. L'accroissement de votre richesse a pour corollaire une nette augmentation des inégalités sociales, cela se vérifie partout. Je citerai ici John Rawls, un philosophe américain. Dans sa théorie de la justice, il dit ceci

" Les inégalités sociales et économiques doivent satisfaire à deux conditions : elles doivent d'abord être attachées à des fonctions et à des positions ouvertes à tous, dans des conditions de juste égalité des chances et elles doivent procurer le plus grand bénéfice aux membres les plus désavantagés de la société ".

C'est à vous que les inégalités procurent le plus grand bénéfice. En éludant l'impôt et en refusant une plus grande progressivité de ce dernier, avec des taux marginaux élevés pour les revenus tels que les vôtres, vous empêchez une redistribution des revenus qui contrebalancerait partiellement l'écart croissant qu'il y a entre vos revenus et ceux du commun des mortels. Vous concourrez par là à appauvrir la société dans son ensemble avec toutes les répercussions néfastes connues : sociales, sanitaires, culturelles, écologiques et j'en passe. Enfin, vous contribuez fortement à cette manie qui consiste à dénigrer la fiscalité. En fuyant vers des états à bas prix, vous forcez votre pays d'ori-

gine à élever les taux marginaux sur les tranches inférieures. Ainsi, en Belgique, nous sommes nombreux à être taxés au taux marginal de 50 %, même dans l'associatif ou dans le public, c'est vous dire ! Vous imaginez bien que cela ne fait pas plaisir quand on a encore parfois des difficultés à nouer les deux bouts et pour beaucoup, le responsable, c'est l'Etat alors que le responsable, c'est vous.

 

Madames, Messieurs les réfugiés fiscaux, vous avez tout faux. Je ne vous souhaite rien de bon.

 

 

Portefeuille de lecture :

 

" Impôts, pourquoi les riches doivent payer plus ", Alternatives Economiques n° 284. Octobre 2009

" Pourquoi les riches doivent gagner moins ? " Alternatives Economiques n° 291. Mai 2010

" Dictionnaire d'économie et des faits économiques et sociaux contemporains " Dicothèque Foucher. Paris, 1999.

http://fr.wikipedia.org/wiki/John_Rawls