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Sous l'intitulé de « développement personnel », le secteur de la formation propose des initations à la gestion des sentiments : communication assertive, gestion des conflits, écoute active, PNL... Elles apprennent à éviter le « tu, tu, tu, tu, » à s'équiper de périphrases habiles permettant aux travailleurs de construire des « relations harmonieuses » avec leurs collègues, leurs subordonnés, leur « public ». Ces méthodes ont tout le bon des techniques : assimi-lables, transposables, modulables.

Nous avons cherché à discuter avec des formateurs susceptibles de rencontrer la haine dans leur pratique et qui, au lieu de l'éluder, en feraient quelque chose. Et pourquoi pas y aller franco ? Comment aborder la haine raciale? C'est pourquoi nous avons rencontré des formateurs de l'interculturel.
Et quand nous avons demandé de nous raconter un expérience de haine, ... ils nous ont répondu d'un air un peu désolé...

Chafik Allal : Je ne pourrais pas dire des choses très construites
Julia Petri : Moi, non plus...

 

Rencontre avec Julia Petri, formatrice en alphabétisation au Centre culturel d'Evere et Chaffik Allal, formateur à Iteco, par ailleurs tous deux animateurs du collectif Paolo Freire. Guillermo Kozlowski, entre autre chose, chargé d'Etude à CFS et Cataline Sénéchal, longtemps coordinatrice d'une maison de quartier. Cette rencontre a pris rapidement la couleur d'une intervision.1

Mais, en creusant un peu...

Chafik : Bon ! Puis-je mettre les pieds dans le plat avec, essentiellement, des hypothèses ? Elles pourront peut-être vous faire bondir. Mais, la tendance, aujourd'hui, est à une espèce d'évacuation de la haine. Peut-être. Cela ne veut pas dire qu'elle n'existe pas mais qu'on tente par tous les moyens d'empêcher son expression dans l'espace public. « Tu peux haïr, mais tu peux haïr dans ta chambre. » Cela commence assez symboliquement par les enfants. Quand ils haïssent un repas, ils écopent d'un «va dans ta chambre !!!»

(Rires)

Ensuite, nous leur avons ensuite simplement demandé de raconter une expérience :


Chafik : Il y a peu, je donnais une formation adressée à un public très ouvert, très chouette. À un moment, j'ai dû jouer le jeu ! A la question : 
« à quelle opinion politique es-tu opposé, qu'est-ce que tu hais ? », j'ai répondu : « j'ai la haine d'éléments religieux dans le catholicisme. » Et cela a créé un de ces froids ! Pour retomber sur mes pattes, j'ai ajouté « mais, je vous rassure, je hais également des éléments de mon identité ! » Et le froid est resté. Ben, j'ai ramé. Je croyais que déclarer que je haïssais un élément de mon cadre culturel serait plus simple. Que les gens n'allaient pas se sentir attaqués ! Et en fait, ils avaient autant de mal à entendre que je haïssais des éléments de leur cadre que des éléments de mon cadre de référence. Et alors, je me suis étonné : « On peut haïr quand même ! » Et quatre personnes, là, au fond, à gauche m'ont rétorqué : « Oui, mais, si vous dites que vous haïssez, vous acceptez qu'on puisse haïr les gens qui portent des valeurs culturelles ou religieuses. » Ce à quoi j'ai répliqué : « Mais non, ce n'est pas le sujet ! » Que je ne me référais pas aux musulmans, ni aux catholiques en tant que personnes !

Guillermo : T'ont-ils expliqué pourquoi c'était impossible ? Ce que cela pouvait entraîner ?

Chafik : Ils ont avancé que cela pouvait entraîner une sorte de rejet. Ils m'ont pris à mon jeu en me répondant : « C'est comme cela qu'on justifie le racisme envers les musulmans ». Et pourtant, non... Un type peut adhérer à un truc que je peux trouver dégueulasse, mais ce n'est pas pour autant que je te détesterai en tant qu'individu. Cet épisode m'a fait réfléchir. Je me suis dit qu'il y avait un tabou à aborder la haine. Je ne sais pas si c'est de haine ou le fait de détester. Je mets cela en lien avec le refus de conflictualiser la société. Même dans ce groupe, composé de personnes bien intentionnées, hautement éduquées et issues d'une classe sociale plutôt moyenne supérieure.

Cataline : Donc, j'ai cru comprendre dans l'exemple que tu donnais que l'expression de la haine est un moment à travailler plutôt qu'à éluder... Face à un groupe, lorsque des gens commencent à s'opposer, et que cela peut partir en débat personnel ou dans une confrontation plus musclée, est-ce un moment à travailler, ou en tant que for-mateur, un moment à éluder, par un « ça se règle dans le couloir »...


Chafik : Je crois que, dans une formation, ces moments-là font partie des plus intéressants. Ils sont des sources intéressantes. Il n'y a pas de : «On se tait, n'en parlons plus !»

Julia : Mais ma rencontre avec le mot haine et tous les sentiments liés est très européenne. Et je rejoindrai là Paolo Freire qui se demande : 
« Comment faire pour dépasser les points de départ - le sens commun, les idéologies, les représentations (même si ce dernier terme dépolitise un peu la discussion) ». Il nous faudrait réfléchir au niveau méthodologique : « Comment appliquer une méthodologie pour faire avancer, pour développer, pour changer la vision des personnes ? » Et en cela, traiter de tous les sujets tabous. Pas seulement de la haine.

Je reviens d'un repas dans mon association où la majorité des convives était musulmane et une minorité chrétienne. La méfiance des musulmans sur la nourriture amenée par des non-musulmans commence à m'agacer. Avant, non. Mais aujourd'hui, je commence à me poser des questions sur «comment faire» en tant que formateur ? Comment travailler ces questions ? Je ne sais pas comment m'y prendre. Mais, je pense qu'il faut les travailler. Et là, je pense que nous sommes dans des dynamiques qui aseptisent - on veut tout nettoyer. Mais, si on aseptise l'espace de bactéries, on ne développe plus d'immunité. À force de nettoyer la société de tous les sujets tabous, on va se battre contre nous-mêmes...

Cataline : Tu t'es dite agacée par la question de la nourriture. Est-ce que tu as l'impression d'être irritée parce que la société veut de la neutralité, donc, parce que tout ce qui dépasse t'irrite ? Ou parce que les musulmans déprécient la nourriture non halal ?

Julia : Je me demande bien pourquoi. C'est la première fois que cette méfiance m'a agacée. La semaine passée, je prenais un repas avec des végétariens. Ils ne mangent pas de viande et pourtant ils insistent pour que les musulmans mangent de tout. Je leur ai répondu : « mais je ne vais pas te forcer, toi, à manger de la viande »... 
« Moi, je mange de tout. Mais, toi pas. ». Et aujourd'hui, par contre, je me suis demandé si je ne devenais pas réac? Est-ce que je ne suis pas 
en train d'être contaminée par la mouvance antimusulmane ? Ce constat interroge ma pratique et mes conceptions. Certes, j'ai le droit d'être crispée. Quelque chose commence à bouger. Et je ne suis pas sûre d'apprécier.

Cataline : À mon ancien boulot, nous avons eu des expériences semblables. Des animateurs étaient irrités par les remarques répétées des enfants sur leur nourriture. Mais comment peut-on politiser cette question ? Julia remet en cause son degré, son niveau d'acceptation, se demande si elle ne devient pas un peu réac. Rattacher cela à l'islamophobie ambiante est une piste. Y en a-t-il d'autres ?

Chafik : Réfléchir au cas de Julia, c'est difficile, je ne le connais pas assez. Mais, je peux revenir sur une discussion avec « la » source d'inspiration de mes formations : ma mère ! On a déjà eu des discussions, même des engueulades, sur la nourriture. Un jour, je lui ai lancé: «Il y a dix ans ou quinze ans, tu venais chez moi. J'achetais de la viande au supermarché qui n'était pas forcément certifiée halal et cela ne te posait aucun problème. Aujourd'hui, tu viens, et s'il n'y a pas de viande halal, tu ne manges pas de viande. Non». Mais, je peux comprendre ce qu'elle m'a répondu: «Ben, oui, je suis rattrapée par une espèce de sacralité ambiante. Eh, oui! Je suis dégoûtée par une viande non certifiée halal. Je ne dis pas qu'elle n'est pas bonne... Mais il y a quelque chose que j'ai développé physiquement et qui est de l'ordre du dégoût. Pourquoi? Peut-être parce qu'on me l'a rabâché... Parce que... Parce que... Ben, je n'en peux rien.» Mais, je me dis que si elle arrive à l'exprimer ainsi, avec moi, c'est parce qu'elle se trouve en confiance. Elle arrive à me préciser qu'elle mange ce qu'elle peut manger et pas ce que,moi, je lui imposerais de consommer.

Perçu comme négatif ou positif, le fait est là : les musulmans, entre autres, retrouvent du pouvoir dans cette société, ici, à travers la nourriture. Moi, cette histoire de nourriture ça m'énerve joliment. J'ai envie de leur dire : « Réveillez-vous ! Soyez plus flexible ! » Tu as envie de crier cela en permanence. Mais dès qu'au-delà de ma nervosité, au-delà du sentiment que cela me complique la vie, je rapproche cette attitude d'un protectionnisme qui ressemble vachement à ce qui s'est passé en Arabie il y a quatorze siècles ! Au-delà de tout aspect religieux, s'est développé un protectionnisme contre les cochons produits par le Nord (vers l'actuelle Syrie). Les arabes, éleveurs des moutons avaient bien envie de les vendre. Ils ont décrété que les cochons, ce n'était pas. Alors pourquoi pas halal... Le halal permet à Schaerbeek et à Saint-Josse d'avoir tout plein de petits magasins et d'activités qui leur sont propres.

Restreindre ainsi son régime, c'est aussi une façon de résister. Ce n'est certainement pas celle qui me convient le mieux ! Mais, cela reste un mode de résistance. Et si cela ne tenait qu'à la boucherie ! Va chez un coiffeur ! La tête, c'est aussi sacré ! le coiffeur noir coiffe des noirs, le coiffeur maghrébin des Maghrébins, le Belge a des clients belges... Au sens de l'origine ! Bien entendu. Et pourquoi ? Va-t en savoir ? A priori, il n'y a aucune prescription religieuse !

Julia : J'ai très envie de revenir sur le sujet avec mes apprenants. La première démarche importante d'une formatrice, c'est d'admettre, de reconnaître que la question n'est pas dans l'autre mais qu'on peut aussi s'interroger sur soi. Pour moi, c'est me mettre moi 
en confiance avec eux pour pouvoir ouvrir le débat. Leur dire qu'il y a quelque chose qui me fait mal ! Si je parviens à en discuter avec eux, j'ai déjà accompli un premier pas pour identifier ce qui se passe chez moi. Pour réfléchir... pour comprendre comme je dois m'y prendre avec mon groupe. Mais ce n'est là qu'un premier pas: me demander pourquoi ça m'agace... On rejette toujours les responsabilités sur les autres.

La seconde étape va interroger sur le pourquoi des choses. Pourquoi ont-elles été ainsi construites ? Tout est construction ! Rien n'est « naturel ». Il y a toujours une logique. Une tradition de cultures renforcées. Moi aussi, je me rappelle aussi d'une anecdote. Au Brésil, nous avons tous arrêté de manger de la graisse de porc parce que le business de l'huile de soya faisait campagne contre elle en donnant des arguments sur la santé. Et cette campagne fut catastrophique pour les éleveurs. Il est intéressant d'identifier les rapports... De comprendre leur intervention sur nos sociétés. Les identifier, les décrire ne va pas changer les idéologies. Mais ils sont à travailler, à considérer et pourtant rarement travaillés.
L'histoire, les origines. La démarche n'est pas de démystifier une situation, mais de se fournir des clés pour comprendre ce qui la produit !

Chafik : La haine est peut être constitutive d'une relation. Tout d'abord, il y a comme une idéalisation de l'autre. Ainsi, dans les années 90, la Belgique idéalisait l'immigration marocaine. Je suis arrivé en 1997 et à l'époque, j'ai eu l'impression que les Belges ne rêvaient que de Maghreb. Il y avait du thé à la menthe partout! C'était marrant!
Et puis, on va découvrir, qu'au fond, ces gens qui sont nos frères et sœurs ne sont pas nos frères et sœurs. Ou, s'ils le sont, ils le sont par idéal politique, par idéal de partage... Ils ont une autre vision du monde, comme il est normal que des cousins aient d'autres visions du monde. Une vision du monde à la fois très proche et très éloignée !


Donc, en Europe, je pense qu'on est dans une haine née de la déception. Y compris dans les milieux progressistes. La haine de l'extrême droite, je m'y attendais. Mais je connais, des gens d'extrême gauche qui disent: « Mais, attends, moi, je les ai aidés à ceci et cela et voilà qu'ils voient le monde différemment que moi. » Et, moi, j'ai envie de leur répondre : « Ben, oui, c'est évident, c'est normal qu'ils le voient à leur manière. »

On a voulu façonner une immigration maghrébine à l'image de l'extrême gauche: libérée de sa religion, libérée de ses traditions. Vous allez vous libérer. Pourquoi ? Ben, en école de devoirs, nous nous sommes sacrifiés pour vous...
L'extrême gauche réagit un peu comme les bons pa-rents d'enfants peu reconnaissants. Vous deviez voir le monde comme on vous l'a appris. Mais, cela ne s'est pas passé ainsi. Les gens, pour autant qu'ils avancent un peu, qu'ils s'autonomisent...


ils réfléchissent. Et pour des raisons très compliquées, que je ne peux pas analyser comme ça... Ben, ils se rattachent à ce qu'ils peuvent... Et, même s'ils sont aussi athées que moi, ben, ils sont rattrapés par l'Aïd... Parfois, qu'est-ce que cela nous manque, l'Aïd ! Comme un souvenir d'enfance... et avec l'idée, que c'est pas si con, ces gens-là qui vivent en groupe...

Guillermo : La haine, c'est une relation. Enlever la haine par du communicationnel, c'est une régression. Il vaut mieux un peu de haine que pas de sentiments, que l'indifférence.

Julia : Oui, un peu de haine, ça vaut mieux que de l'indifférence.

 

Propos recueillis par Cataline SENECHAL et Guillermo KOZLOWSKI
Propos échangés entre Cataline Sénéchal, Julia Petri, Chafik Allal et Guillermo Kozlowski

 

 

 

 

1. Le CESEP fournit cette définition : Créer et développer une synergie d'apprentissage, une dynamique auto-formative en établissant un contexte facilitant l'émergence de l'intelligence collective au sein d'un groupe de pairs (travailleurs d'un même secteur et de même niveau hiérarchique appartenant à différents services, organisations ou institutions). Pour leur permettre d'interroger, approfondir et améliorer leur pratique professionnelle.