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Il serait bien resté couché en ce dimanche de mai. Il rêvassait déjà depuis une bonne heure. Il pensait à cette première fois. A ces premières fois. Il se souvenait bien de cette époque. Fier qu'il était alors. Et heureux. Confiant. C'est cela. En ce temps-là, il était confiant. Cela faisait sourire son père. Celui-là était un peu blasé. Il n'y croyait plus beaucoup. Ce père là n'avait jamais été très politisé. Il voyait d'un œil amusé son fiston se prendre au jeu des élections. Il trouvait cela touchant. Ou troublant. Mais il était fier de son fils. De ce gamin qui prenait les choses au sérieux. De son môme devenu citoyen acteur qui embrassait goulûment ce monde qui s'ouvrait à lui.

Son cœur, son esprit, ses tripes avaient toujours été « à gauche ». C'était comme cela. Quelques gènes nommés « Egalité », « Equité », « Justice » guidaient sa pensée, jour après jour. Il y croyait à cette époque. Le monde d'adultes qui s'ouvrait devant lui serait meilleur. Avec le temps qui passait, ce monde serait chaque année un peu mieux. Ces petits « coups de mieux », patiemment mis bout à bout, aboutiraient un jour au « Meilleur des mondes ». Il s'était nourri de la pensée des grands hommes. Ceux qui avaient œuvré pour la liberté, pour le bonheur du plus grand nombre, pour tuer les inégalités, pour élever bien haut les solidarités. Ils avaient marqué son esprit du sceau de l'espoir, du fer rouge du progrès social. Ils seraient son guide. Il était fier d'avoir de tels mentors.

Déjà à cette époque une ombre planait sur le monde. La crise avait pointé le bout de son nez quelques années plus tôt. Son « Meilleur des mondes » s'éloignait doucement. Ce n'était que partie remise, ce n'était qu'un écueil à franchir vers le doux rivage qu'il s'était promis.

Il n'avait pas imaginé la réaction des hommes. Pour lui, le progrès social était en marche. En marche avant. Et pourtant. Les Hommes avaient commencé à faire marche arrière. Au nom de cette crise, pour y échapper, les Hommes avaient rebroussé chemin. Ils avaient vu, année après année, les petits bouts de mieux s'éloigner dans le rétroviseur.

Tels étaient ses songes en ce dimanche de mai. Cela faisait bien longtemps qu'il ne croyait plus à cette crise. C'était une créature fictive, entretenue par les médias, par la pensée unique, par l'idéologie dominante marquée du sceau du néolibéralisme. Au fil du temps, ce vote qu'il trouvait jadis magique l'avait rendu amer. Il croyait toujours au « meilleur des mondes », il avait toujours voté pour ceux qui en étaient porteurs mais il était déçu. Ceux qui recevaient sa voix, ceux en qui il mettait ses espoirs, ceux à qui il demandait de l'aider à ouvrir le chemin vers son « meilleur des mondes » étaient eux aussi désemparés et suivaient trop souvent à son goût les sirènes bleues des paradis de paillettes. Que de compromis, que d'espoirs déçus, que de temps perdu, que de petites et grandes défaites, que de victoires à la Pyrrhus! Depuis qu'il votait, il n'avait vu que cela, des défaites, mises bout à bout, pour faire marche arrière.

Il y a longtemps, quand il n'était pas encore né, des hommes et des femmes étaient partis au combat. Ils avaient affronté un monde rude, d'autres hommes déterminés à ne rien lâcher. Ils s'étaient concentrés sur quelques grands défis, les uns après les autres. Ils avaient remporté des victoires. De belles et grandes victoires. Ils n'avaient manifestement pas gagné la bataille. Dans ces combats, on ne terrasse jamais définitivement son ennemi. Il faut toujours rester sur le qui-vive.

Il était un enfant des golden sixties. Il avait été bercé au plein emploi. On l'avait gavé de ressources inépuisables. On lui avait chanté, soir après soir, la berceuse du progrès technologique salvateur. Ses parents lui avaient promis un monde merveilleux, sans heurt, sous la bienveillance de cette Europe naissante.

Il avait dû déchanter. Il savait, il était sûr, il était convaincu, que le plein emploi n'existerait plus. Que la vie des hommes, que leur passage sur cette terre devait être profondément repensé. Que sans cette remise à plat, le monde irait vers une dualisation mortelle qui le ferait disparaître dans un tourbillon de souffrances. Il savait bien, comme bon nombre de ses contemporains, qu'il fallait cesser de maltraiter les gens pour qu'ils travaillent dans un monde qui jour après jour, détruisait des postes de travail qu'il était incapable de remplacer. Il savait, comme tant d'autres aussi, qu'il n'était plus temps de tergiverser sur l'avenir de la planète. Ce n'était plus au goût du jour de vociférer sur le coût de l'éolien wallon. C'était d'un ringard de marchander la production de dioxyde de carbone. Le réchauffement était en marche, le nier relevait au mieux de la psychiatrie et au pire d'un acte criminel.

Il se demandait souvent pourquoi tant d'Hommes, ceux de la rue, ceux d'en haut comme ceux d'en bas, les acteurs comme les spectateurs, menaient des combats aussi futiles. Une mesurette par ici, une rustine par là, au nom de cette crise qui les désemparait, au nom des intérêts de quelques-uns, au nom de dogmes surannés. Les grands défis, comme des gouffres, s'approfondissaient devant eux chaque jour un peu plus. Les hommes ne pouvaient plus se voiler la face.

Il faisait doux sous la couette en ce dimanche de mai. Cela n'incitait pas au combat. A quoi bon ! Cela faisait si longtemps qu'il perdait. Qu'il se sentait abandonné. Qu'il se sentait trahi. Qu'il se sentait inutile. A quoi bon se lever quand on est incompris!

Et pourtant il s'était levé. Parce qu'il le fallait. Parce que c'était sa vie. L'avenir du monde était encore un petit peu entre ses mains. Son « Meilleur des mondes » gardait tout son sens. Cela valait plus que jamais la peine de sortir de sa torpeur. De quitter la chaleur de sa couette. Il allait demander aux politiques, une fois encore, avec insistance, avec véhémence, de prendre à bras le corps les défis de ce monde.

L'air léger de ce matin de mai l'avait ragaillardi. Il allait une fois de plus planter son crayon rouge pour que cette case saigne du sang de son âme, du sang de ses espoirs. Du sang du progrès social, d'une plus grande justice pour tous les Hommes, d'une plus grande humanité.