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Si nous commençons notre questionnement par un coup d'œil vers notre ami Google, nous ne serons pas déçus de son aide précieuse. 
Notre ami est très vif d'esprit et en quelques secondes nous découvrons que nous devons résister... au diable, au froid, au chaud, aux turbulences fortes (si nous sommes un avion), aux antibiotiques, aux tentations, à l'épilation (ou pas... cela reste une question)…
Mais si nous dépassions les mots clés et interrogions des êtres moins virtuels ? Demandons-leur de nous raconter un de leurs premiers souvenirs de résistance.

Morceaux choisis :

" Mon premier combat gagné, ou du moins, celui dont je me souviens, est celui du bras droit.
J'avais 4 ans, en deuxième maternelle. Madame B. avait mis un bracelet mauve en fil chenille au bras droit de tous les enfants. C'était un de ces fils dont le bout pique parce que la matière en sorte de tissu ne va pas jusqu'au bout. Jouer avec ce bout piquant était bien plus amusant que de faire ce que Madame B. demandait : écrire. Et écrire avec la main droite. J'étais déjà pas rapide à l'époque (quel inintérêt déjà, pourquoi on me force à faire ça alors que je peux faire des petites marques sur mes mains potelées avec ce bout de fer ?) la difficulté de répondre à l'exercice amplifiait cette lenteur. Je n'ai compris qu'au bout d'un temps que j'étais gauchère. Mais avant cela, pendant des jours, j'ai lutté. Non pas pour écrire tout de même de la main droite et donc respecter la consigne, mais pour NE PAS écrire, ni me complaire dans cet acte laborieux et dénué d'intérêt majeur. J'ai détesté l'autorité. Et j'ai su, ce jour-là, que je n'accepterais jamais que qui que ce soit me dise ce que je devais faire. Et j'ai changé le bracelet de bras ".
" Mes résistances n'étaient pas forcément collectives mais souvent individuelles. Quand j'avais 15 ans, les gens commençaient à avoir des GSM. Avec une copine, on a fait un blocage là-dessus. On trouvait ça
complètement débile, égoïste, ridicule, ... Alors on a acheté des faux GSM, des jouets, et quand quelqu'un téléphonait sur un banc, on allait s'asseoir à côté de lui et on se faisait conversation toutes les deux. Juste pour les embêter. On était quand même de sales biques ".

" Quand j'étais en 4ème, on nous a fait passer des tests psychologiques supposés aider pour l'orientation. Quand la conseillère d'éducation m'a demandé ce que je voulais faire plus tard j'ai répondu " ingé-nieur comme mon père " et elle m'a dit " ce n'est pas un métier pour les femmes ". Dans ma tête je me suis dit ben je le ferai quand même... Et je l'ai fait ! "

" Un acte de résistance ? Je me revois encore au dépôt des chauffeurs de bus, à 4 heures du matin, avec des tracts dont le premier slogan était " halte à l'impérialisme américain ". Autant dire que ça parlait fort aux chauffeurs ! "

" C'était en 1973, j'étais en rhéto dans une école catholique. Une fille s'est retrouvée enceinte sans être mariée. Un scandale à cette époque et dans ce contexte. La directrice a donc voulu la mettre dehors. Mais avec la classe, on s'est mobilisées. On est allées discuter avec les profs, la directrice, l'association des parents. Ça a été très dur, on a eu beaucoup d'ennuis, on a été traitées de tous les noms. Je me souviens de l'argument d'un des profs " Si ton bras a péché, coupe-le et jette-le dans la géhenne du feu " !
C'est finalement l'association des parents qui nous a entendues, soutenues et a fait pression pour que l'étudiante reste à l'école ".

On le voit, ce terme de " résistance " nous emmène sur des chemins parfois très éloignés. Toutes les personnes interrogées ont cependant assez vite dégainé des réponses à notre question. Peu de pudeur pour cette " première fois " là, donc, mais beaucoup de conviction. On est généralement assez fiers de dire que l'on résiste. C'est positif, c'est être fort, avoir du ca-ractère, ne pas être un mouton. C'est que tous nous avons la sensation d'avoir déjà résisté. Vivre autrement, s'opposer à ce que l'on estime injuste, même en faisant de toutes petites choses, avec d'autres toutes petites gens, c'est déjà faire de la résistance. Non, il n'y a pas que Nelson Mandela, Gandhi et les héros de guerre. Derrière les grands noms de la résistance se cachent des milliers d'individus qui résistent au quotidien. Parfois même sans s'en rendre compte.

 

Résister, c'est parfois… désobéir !
Novembre 2008, Alain Refalo, instituteur français, écrit à son inspecteur d'académie pour lui signifier qu'il refuse d'appliquer la nouvelle réforme. Il s'oppose aux nouvelles évaluations nationales, à la modification du rythme scolaire, aux changements dans le dispositif de l'aide personnalisée, … et ce au nom de l'éthique, de la déontologie, de ses valeurs, de celles de la république. L'affaire fait l'effet d'une bombe et l'homme est immédiatement suivi par d'autres. Ainsi nait le mouvement de résistance pédagogique dont les acteurs se nomment les " désobéisseurs ".

Dans son livre " La désobéissance éthique ", Elisabeth Weissman nous présente d'autres témoignages de résistances au quotidien dans la fonction publique :
" Ce sont les " Robins des Bois " qui, au nom du droit à l'énergie, rétablissent aux foyers démunis le courant qui leur a été coupé pour cause de factures impayées. Ce sont les forestiers qui refusent de décimer la forêt à force d'abattages à la chaîne pour compenser l'aide manquante de l'État! […] Ce sont les conseillers de Pôle Emploi qui désobéissent en refusant de dénoncer les demandeurs d'emploi sans papier! Ce sont les policiers qui ne feront ni interpellations injustifiées ni excès de zèle pour faire du chiffre [...]"1. Les témoignages se succèdent et interpellent. Ces travailleurs refusent d'obéir à des règlements qu'ils trouvent absurdes, incohérents, irrespectueux, inhumains parfois.

 

Une logique d'action
Ces résistances, récoltées par nos soins ou par Élisabeth Weissman, ont ceci de commun qu'elles parlent toutes d'hommes et femmes en action. C'est par leurs actes, ou le refus d'en poser, qu'ils et elles font résistance. Si beaucoup d'auteurs distinguent les formes d'engagements d'hier et celles d'aujourd'hui, au niveau du fond ou de la forme, Bruno Frère et Marc Jacquemain, par contre, nous les présentent comme assez semblables. La grande différence serait plutôt un plus grand pragmatisme de l'engagement actuel. 
" [...] on ne peut guère nier que le cadre des luttes a changé, ce qui n'est pas sans effet sur leur nature profonde. Tout se passe en effet comme si les contours de l'engagement se tissaient aujourd'hui au moins autant à l'aide de revendications critiques que de revendications pratiques. [...] L'engagement contemporain entend jouer l'action contre le verbe. "2 Ainsi donc, même si ces résistants du quotidien ont souvent une argumentation qui accompagne leur démarche, ils agissent avant tout. Il est une chose de tenir un beau discours sur l'écologie ou la solidarité, il en est une autre de créer un potager collectif ou 
de participer à un atelier d'échange de savoirs. Peut être est-ce-là également une raison qui rend la résistance accessible, quel que soit le niveau de pouvoir ou le domaine ou il s'exerce ? Secrétaire, banquier, agent de police, … tous peuvent trouver une marge de manœuvre.

 

Une résistance non violente
Certaines résistances, comme celle d'Alain Refalo partent d'actes individuels pour prendre ensuite une dimension collective. D'autres resteront des initiatives personnelles. Une différence entre la désobéissance civique et la désobéissance civile ? Petit arrêt sur le lexique. Évelyne Sire-Marin définit la désobéissance civile comme étant " celle de l'individu isolé qui se dresse au nom de sa conscience contre un état d'oppressions, dont il est le seul à juger le caractère asservissant ". La désobéissance civique serait quand à elle " celle qui s'appuie sur des combats collectifs, sur une solidarité assumée entre des militants, qui ont ensemble réfléchi à la nécessité de violer la loi pour faire avancer leurs luttes et faire progresser l'ensemble de la société. "3 Pour le philosophe Jean-Marie Muller, par contre, ce qu'Éveline Sire-Marin appelle désobéissance civique relève en fait de l'objection de conscience. Il ajoute : " L'expression " désobéissance civique " a l'inconvénient décisif de faire passer au second plan le caractère civil – c'est-à-dire non-violent - que doit garder l'action de désobéissance pour rester... civilisée. C'est pourquoi, il est essentiel de sauvegarder l'expression " désobéissance civile ". Ce qui donne tout son sens à la citoyenneté, c'est la civilité ".4 Les résistants du quotidien font, en effet, généralement le choix de l'action non violente.

 

De l'individuel au collectif
Si certains témoignages nous parlent de choix personnels, pris grâce à une force de caractère ou un contexte particulier, il en est d'autres qui abordent la notion de résistance collective. S'il est bon de rappeler que chacun, à notre niveau, nous pouvons résister, il ne faut pas par contre s'en contenter. Résister ne relève pas que de la responsabilité individuelle. Ce n'est ni une évidence, ni un chemin facile d'accès. Nombreux sont les risques que courent les désobéissants. Dégradation des conditions de travail, dénigrement, regard des autres malveillant, … Des condi-tions de vie difficiles nous poussent également à accepter des situations inacceptables. Mère célibataire, puis-je risquer de perdre mon emploi pour conserver mon éthique ? Sans parler des compétences à mobiliser (argumenter, rédiger, parler en public, …) Il n'est pas toujours aisé de se révolter. Un grand centre commercial va s'installer dans mon quartier. Que puis-je y faire, moi, " simple citoyen " ? Comment résister à un bulldozer ? Suis-je outillé(e) pour trouver des partenaires, questionner mes voisins, former un groupe contestataire, porter des revendications, … Il est important que l'associatif soit en état de veille sur ce qui se passe concrètement sur son territoire, géographique ou non. Pour saisir au bond ces résistances possibles qui pourraient ne jamais voir le jour. Simplement mettre des mots sur les injustices vécues ou dont on est témoin. Les porter dans l'espace public. Permettre le débat. Passer à l'action. Autant de moments qu'il est nécessaire d'accompagner, si on veut que tous, vraiment tous, nous puissions véritablement résister.

 

 

 

 


1. Élisabeth Weissman, La désobéissance éthique, Enquête sur la résistance dans les services publics, Éditions Stock, 2010.p82
2. Bruno Frère, Marc Jacquemain (dir.), Résister au quotidien ?, Paris, Presses de Sciences Po, coll. « Académique », 2013, p 243 et 247
3. Éveline Sire-Marin, " Désobéissance civique, mise en pratique du droit de 
" résistance à l'oppression ", http://ldh-toulon.net/desobeissance-civique-mise-en.html
4. Jean-Marie Muller, " L'Éloge de la désobéissance civile " http://www.non-violence-mp.org/muller/HTML/elogedc.htm