Imprimer

Le monde tourne de plus en plus vite. Sa lecture, de plus en plus complexe, nous deviendrait progressivement inacces-sible. Dans un espace global, à la définition rarement évoquée et aux contours imprécis les lieux de pouvoir s'évanouiraient dans une nébuleuse sans cesse plus éloignée. Le futur lui-même tendrait à s'effacer devant la vitesse de renouvellement du présent.

 

Cette analyse a pour objectif de visiter un peu plus loin ces affirmations. L'accélération des processus de transformation (économique, social, technologique…) est, à ce stade, incontestable. Il ne s'agit évidemment pas de le nier mais de vérifier si ce mouvement, ses orientations et leurs conséquences sont à ce point inéluctables qu'ils nous rendraient inaptes à choisir et se traduiraient par une invalidation du politique en tant que champs d'action et de changement1.

 

 

 

… ou les oscillations de la modernité

Se pencher sur les phénomènes d'accélération implique de se poser la question de leur origine, de leur récurrence ou de leur nouveauté. A bien des égards, ce questionnement ramène à la notion de modernité telle qu'elle s'est imposée au monde occidental depuis plusieurs siècles. La modernité naît de la rupture avec la vision du monde essentiellement basée sur le modèle traditionnel et religieux. Les découvertes de Christophe Colomb, de Gutenberg et de Galilée l'accompagnent d'un point de vue scientifique et technologique ; la conjonction de ces découvertes et des développements politiques et philosophiques (la pensée individualiste et rationa-liste avec Descartes et les Lumières) instituent la Raison et le Progrès c'est-à-dire les notions sur lesquelles la capitalisme va pouvoir se développer. Trois éléments alimentent l'ouverture de ces espaces : les développements de la pensée contribuent d'une part à la mise en place progressive de l'État moderne, centralisé, démocratique et constitutionnel avec son organisation politique et bureaucratique2 ; d'autre part débouchent sur la notion d'individu, qui peut accéder à l'usage de la raison, de la liberté et du droit de propriété légitimée par son travail ; une triple accession qui le rend désormais capable de prendre seul en main le tracé de son

destin ; l'essor des sciences et des techniques enfin favorise la domestication de la nature et le développement des moyens de production.

 

 

 

 

Des temporalités nouvelles

Ces accélérations bouleversent en profondeur l'organisation économique, sociale et politique du monde occidental. Elles modifient aussi, de manière radicale, la perception du temps. Sacré ou profane, dicté par les rites ou les activités saisonnières, le temps de la société traditionnelle est circulaire et répété.

La modernité introduit, en cohérence avec les développements évoqués précédemment, une nouvelle temporalité, quantifiée, linéaire et historique3. Concrètement, cela signifie que le temps nouveau s'estime. Il devient une échelle de mesure de la vie sociale mais il s'applique surtout à l'univers du travail et associé à la gestion rationnelle, il débouche sur les contraintes de productivité (qui aboutiront au taylorisme et à l'OST).

De cyclique, le temps moderne devient donc linéaire, offrant la perspective de son déroulement entre passé, présent et futur. Son flux est alors irréversible mais son orientation relève des choix, de la raison et de la liberté humaine.

Enfin, le temps moderne est aussi historique, c'est-à-dire qu'il constitue un cheminement dialectique entre un idéal envisagé et un réel construit. Dans cette conception du temps, le progrès est une valeur transcendante qui peut s'exprimer à travers l'histoire et même laisser entrevoir son accomplissement final.

De ce point de vue, il est permis de considérer que le temps politique de nos démocraties libérales occidentales s'est construit progressivement comme un agent de liaison entre des temporalités hétérogènes. Par son système de gouvernement et ses modes de délibération/décisions, il articule les temps humains au temps historique ; il relie le temps individuel au temps collectif.

 

 

 

La deuxième modernité

Durant le 20ème siècle, les processus de transformation économique, sociale et technologique s'intensifient encore et l'accélération se révèle être un instrument de stratégie et de pouvoir. Vitesse, instantanéité, mobilité deviennent des valeurs absolues sous l'hégémonie toujours plus pressante de la logique économique. Les effets conjugués du développement de la consommation de masse, de la disparition des blocs idéologiques contradictoires qui offraient une retenue au ca-pitalisme, des développements exponentiels des technologies de l'information et de la communication, nous font entrer

« dans un univers dominé par des modes d'organisation fluides en grande partie inconnus de la période précédente, mélangeant conceptions nomades de l'individuation, modes de travail réticulaires, règles économiques héritées du vieux laisser-faire, laisser-passer libéral et formes politiques internationales totalement inédites.4 ». L'économie elle-même, sous la dépendance renforcée des marchés financiers, doit accroître sa vitesse de réaction. En fait, tout doit circuler de plus en plus vite : les ressources, les capitaux, les personnes et surtout leurs compétences. Le rythme s'intensifie jusqu'à réduire les distances. Le marché planétaire conduit au temps standardisé et fixe l'immédiateté comme gage d'efficacité et de compétitivité. Et plus le temps défile, plus il se désagrège, perdant au passage ses références structurantes. Le présent succède au présent, seule dimension temporelle désormais disponible. Le futur se rétracte, contingenté, déjà défini par la course des instants. La perspective disparaît et avec elle les espaces illimités de croissance et de progrès.

A l'époque de la deuxième modernité, la mobilité et le changement, parce que contraints, ne sont plus prometteurs d'avenir. Ils se chargent d'inquiétude et d'instabilité. Cette nouvelle modernité se fige dans une «morale canonique du changement» où l'innovation ne renouvelle pas et ne transforme rien mais sert à tenir éloignée toute évolution plus ra-dicale5. Elle installe « la tradition du nouveau » 6 et la conscience d'un univers fini aux potentialités et aux ressources limitées. Plus grave, elle semble mettre fin à l'idée d'une réalité configurable par l'humain. Elle diffuse insensiblement une idéologie de l'impuissance.

 

 

 

There is no alternative

Il n'y a pas d'alternative. Aussi peu crédible et réducteur qu'il soit, ce slogan, à force d'être martelé (de Thatcher dans les années '80 à Bart De Wever aujourd'hui) prend l'apparence d'une vérité révélée. Concrètement, il signifie qu'il n'y a pas d'alternative au capitalisme, au marché, à la mondialisation, à la déréglementation financière, aux baisses de salaires, aux délocalisations, à la disparition des protections sociales…

Il agit, de ce point de vue, comme une fiction langagière qui introduit dans un discours totalement opacifié, un retournement de sens et de valeurs. Il voit en effet dans le capita-lisme, le salut ultime de l'humanité ; dans les marchés, les nouveaux lieux de la démocratie mondiale, sans contrepoids politique, évidemment ; et l'égalité, principe idéal à portée générale, est remplacée par l'équité qui renvoie aux individus et à leur comparaison sur base des notions implicites de mérite et de pouvoir7.

Mais un slogan a aussi par définition une portée symbolique. De celu-ci, il découle que la conduite des affaires publiques échappe au domaine politique pour relever désormais de la seule expertise économique ; il ressort ensuite que les analyses contradictoires, les délibérations collectives sont superflues pour définir les orientations potentielles et le tracé de notre futur commun. Non seulement superflues, mais vraisemblablement dangereuses parce qu'elles nous feraient perdre un temps précieux quand la logique est à l'urgence. Il apparaît enfin que nous n'avons plus dorénavant ni la capacité d'agir, ni le choix de le faire. Le futur nous est dicté telle une loi naturelle, impérieuse.

 

 

 

Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés

Cette idéologie de l'impuissance s'est insinuée partout pendant plus de 30 ans, pervertissant le langage, dévalorisant la critique, anesthésiant la pensée. Peu de domaines peuvent prétendre y avoir échappé. Mais les effets les plus dommageables ont sans doute porté sur l'action et la pensée politique. Elle s'est vue d'une part délégitimée en tant que forme de gouvernement, d'action et de transformation ; elle s'est retrouvée également confrontée à une temporalité incompatible avec ses principes de fonctionnement, réduisant par là encore un peu plus son crédit.

Ainsi, la dimension d'instantanéité qui gagne les démocraties, réduit l'autonomie du politique à plusieurs égards. D'une part, la logique du just in time propre à l'organisation du travail et aux marchés économique et financier, le contraint à une gestion réactive située dans le court terme et relevant au mieux de la précaution, au pire de l'improvisation ; d'autre part, la pression exercée par le temps médiatique sur le personnel politique l'oblige à une démarche de justification quotidienne des choix qu'il pose ; enfin les échéances électorales, associées à l'influence de l'économie et des médias, enfermeraient ce même personnel dans une logique « marquée par la concurrence entre des entreprises politiques en quête de légitimation électorale »8.

 

 

Temps et pouvoir

Dans cette nouvelle modernité, la maîtrise du temps et la capacité à imposer sa propre temporalité, sont des éléments qui complètent l'exercice du pouvoir réel. A l'inverse, ces espaces temporels de plus en plus restreints dessinent les contours d'une nouvelle carte des inégalités, fondée sur la capacité de domination de celui qui peut agir vite, plus vite ; de celui qui peut se déplacer avec rapidité dans l'espace, se libérer des liens temporels et spatiaux.9

Ces nouvelles inégalités s'appliquent tant au niveau des acteurs, qu'à celui des états. « Le temps compacté qui est celui de la nouvelle simultanéité mondiale porte en lui une compression des cultures, des ethnies et des identités sociales, avec tous les conflits potentiels correspondants.»10

 

 

 

Entre les deux modernités…

Que s'est-il donc passé d'une modernité à l'autre ? Le temps linaire de la première installait en référence les notions de proces, de durée et de construction nourrie de cheminement et de « va et vient » réflexifs. La perspective prenait aussi la forme d'une promesse collective et pouvait servir une lointaine finalité. Le temps lent pour cela était nécessaire mais le futur ouvert était associé à « l'idéal normatif du progrès »11. La seconde modernité se replie sur un temps circulaire d'ins-tants répétés où les individus privatisés pour répondre à ce renouvellement constant doivent faire preuve d'une absolue disponibilité qui paradoxalement grignote leur autonomie en les rendant incapables de choisir. Dans ce temps, sans épaisseur ni continuité où le règne de l'inconsistance et de l'ambiguïté renvoie à la culture du provisoire, construire le futur n'est plus une priorité. L'élan collectif indispensable à cette démarche était précédemment perçu par les individus comme une ressource complémentaire et une valorisation de leur identité. Aujourd'hui, il tend à être vécu comme une perte.

Jean Baudrillard résume cette transition : « La tradition vivait de continuité et de transcendance réelle. La modernité, ayant inauguré la rupture et le discontinu, s'est refermée sur un nouveau cycle. Elle a perdu l'impulsion idéologique de la raison et du progrès et se confond de plus en plus avec le jeu formel du changement. Même ses mythes se retournent contre elle (celui de la technique, jadis triomphal, est aujourd'hui lourd de menaces). Les idéaux, les valeurs humaines qu'elle s'était donnés lui échappent : elle se caractérise de plus en plus par la transcendance abstraite de tous les pouvoirs. La liberté y est formelle, le peuple y devient masse, la culture y devient mode. Après avoir été une dynamique du progrès, la modernité devient lentement un activisme du bien-être. Son mythe recouvre l'abstrac-tion grandissante de la vie politique et sociale, sous laquelle elle se réduit peu à peu à n'être qu'une culture de la quotidienneté. »12

 

 

 

1. Carmen Leccardi, « Accélération du temps, crise du futur, crise de la politique », Temporalités [En ligne], 13 | 2011, mis en ligne le 07 juin 2011, consulté le 10 novembre 2014. URL : http://temporalites.revues.org/1506

2. Jean BAUDRILLARD « MODERNITÉ », Encyclopædia Universalis [en ligne], URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/modernite/

3. Idem

4. Pascal Michon, Rythmes, pouvoir, mondialisation, Paris, PUF, 2005. pg 4

5. Jean Baudrillard « Modernité»

6. Harold Rosenberg cité par Jean BAUDRILLARD dans « MODERNITÉ »

7. Extrait de l'interview de Gérard Mordillat accordée à Audrey Pulvar le 12 mai 2011 sur France Inter dans le 6/7

8. Jacques Maillard, «La conduite des politiques publiques à l'épreuve des temporalités électorales», sur Cairn.Info en ligne : http://www.cairn.info/zen.php?ID_ARTICLE=PSUD_025_0039

9. Carmen Leccardi, « Accélération du temps, crise du futur, crise de la politique »

10. Helga Nowotny, « Wer bestimmt die zeit ? In Kurt Weis (dir) Was ist der zeit ? Munich, 1996, pg 96 citée par Daniel Innerarity dans «Le futur et ses ennemis. De la confiscation de l'avenir à l'espérance politique » 2008

11. Carmen Leccardi, « Accélération du temps, crise du futur, crise de la politique »

12. Jean Baudrillard « Modernité»