Imprimer

Que cherchent les carnavaliers en défilant? A se cacher derrière des masques ou, au contraire, à se montrer davantage…? Certains carnavals - jeunes mais empruntant à la tradition, comme ceux de la Plaine à Marseille, des Patates à Liège ou encore le Carnaval sauvage de Bruxelles ont choisi de rendre visibles - chacun à leur manière - des revendications.

 

Marseille. Samedi, 11h. Soumonce du Carnaval Indépendant de la Plaine : les chorales se sont donné rendez-vous au Marché de la Plaine. Sous le soleil de mars, sous un faible Mistral qui pique « un peu quand-même », une quarantaine de chanteuses et de chanteurs suivent une jeune femme, mégaphone à la bouche. Elle lance un chant traditionnel en italien, un autre en occitan, puis en français…

 

Les marchands leur jettent des sourires, des passants s’arrêtent un peu, quelques-uns s’agrègent. Cinq ou six masques, énormes, aux figures de poissons exhibent des pancartes : « le célèbre marché de la Plaine est magnifique! Merci les Forains », « Rénovation de la Plaine : deux ans de mépris, ru-meurs, mépris. La Mairie veut faire déguerpir tout le monde. Une guerre psychologique. Luttons ensemble ».

 

Le Carnaval Indépendant de la Plaine fête cette année ses dix-huit ans ou vingt ans : on a commencé à une poignée », à l’époque raconte Alessi Del Umbria, qui participe à son organisation depuis le début, des habitants, mais aussi des habitués des cafés, un groupe de supporters, des habitants et des militants. Aujourd’hui, d’ailleurs, ne dites plus « Carnaval de la Plaine », mais « Carnaval Indépendant de la Plaine, Nouailles, Réformés » et même, depuis peu, « Belle-de-Mai ». Autant de quartiers centraux d’un Marseille, qui après avoir entièrement mis à neuf les alentours de son vieux Port, s’attaque maintenant à « embellir », « redynamiser » « requalifier » ses hauteurs historiquement populaires. L’enjeu pour leurs habitants ? Pouvoir continuer à vivre ensemble au coeur de Marseille.

 

 

Si t’es pas déguisé, t’es enfariné
« Si t’es pas déguisé, t’es enfariné » Remarquez, malgré votre déguisement, comme quasi tous les carnavaliers, vous serez enfarinés… Carnaval militant, populaire, il s’impose à la ville : il revendique la libre circulation. Aucune autorisation n’est demandée. Aucune subvention n’est recherchée. Le Carnaval se prépare toute l’année et dès le vendredi soir, ça chante dans les cafés. Le samedi, à mesure que le soir tombe, on se regroupe dans les rues, sur les places autour de la musique. A la nuit tombée, ici une chorale, là un concert et partout, les farandoles. Les soumonces ouvrent à la rencontre entre les chants politiques, syndicalistes, traditionnels mais aussi d’un morceau de Michael Jackson revisité par des cuivres.

 

Et le dimanche, jour du défilé, du haut de la rue d’Aubagne, on ne voit qu’une foule continue. Je n’ai jamais vu autant de monde, t’as vu! ils sont quatre mille au moins. T’es belle, avec ta cagoule, je peux te photographier ? me demande une bagnarde.

 

Le Caramantran (pour le Carème-entrant) ouvre le cortège et à sa suite, les chorales :

Touchez pas à la Plaine touchez pas
et levez vos sales pattes de là
bulldozers architectes de mafia
ce quartier ne vous regarde pas
touchez pas à la Plaine touchez pas
elle est à tous et à tous restera
si elle change ne vous en faîtes pas
c’est le peuple qui la transformera 1

 

 

Le Caramantran est un char-personnage porté par une quinzaine de personnes à la face énorme de papier mâché peint. En 2013, quelques heures avant le défilé, la police l’a enlevé car il représentait le président Nicolas Sarkozy. L’an passé et cette année, le comité lui a donné l’identité de la SOLEAM, la société qui pilote la rénovation des quartiers centraux de Marseille et qui souhaite, depuis plusieurs années, « requalifier » la place centrale de la Plaine - la Place Jean Jaurès. A quelques mètres s’étend le Cours Julien et sa magnifique vue sur Marseille. Un marché des créateurs y tente le touriste tandis qu’à quelques mètres, les vitrines des bars associatifs et militants dénoncent la gentrification du quartier.

 

A sa suite, un autre « char » avance. C’est un mille-pattes manipulé par des personnes sans-papiers et leurs soutiens. A leur suite, les carnavaliers défilent en bande de potes ou en famille, qui s’insèrent-ci et là derrière une fanfare, une batuquaria, une farandole avec ses tammora, un genre de tambourin, qui jouent la transe.

 

Deux garçonnets de cinq ou six ans, déguisés en punk-mangaka-superhéros, raclent le sol de la farine mêlée à la poussière de la ville et balancent le tout sur la foule. Un type s’est juché sur un conteneur à poubelle, jongle, poussé par une vingtaine de personnes, puis retenu par les mêmes, à mesure que la pente de la rue d’Aubagne s’accentue. Une fille s’est glissée dans un matelas abandonné là quelques jours plus tôt, improvisant son déguisement en passant sa tête par un trou de l’étoffe usée.

Le cortège descendra jusqu’à quelques mètres de la Canebière et remontera vers la Plaine, où sur les coups de 19h, le Caramantran sera jeté au bûcher après un procès très suivi. La musique reprend et la danse continuera jusqu’au milieu de la nuit. Dans les cafés de la place, la danse continue aussi. Puis toutes et tous se figent à 21h pile face aux écrans géants des bars : ce dimanche, l’OM joue le trio de tête du championnat. Certains avancent que la police, qui vient régulièrement perturber la fin de la fête, est occupée à gérer les alentours du stade Vélodrome. La première mi-temps est honorable. La seconde catastrophique pour Marseille. Les masques le nez sur l’écran insultent les joueurs. Une femme pleure. Le silence revient. La fête est finie.

 

 

Carnavals et politique : le renfort de la tradition pour dénoncer les temps présents
Le Carnaval est une pratique rituelle très ancienne - on la relie entre autres aux bacchanales romaines. Aujourd’hui, même s’il existe plusieurs traditions carnavalesques, elles ont des points communs : l’inscription dans un calendrier des saisons - « au revoir à l’hiver, bonjour au printemps », dans les pratiques paysannes « ritualiser le retour de la fertilité » et bien entendu religieuse « jour gras avant le carême ». Le carnaval est social et politique par les costumes, le masque, le rassemblement d’une communauté élargie, le cortège dans l’espace public, la transgression, la licence et la parodie des pouvoirs en place.


Au fil des ans, beaucoup se sont institutionnalisés et sont devenus des spectacles joyeux dont les accents subversifs se sont petit à petit effacés.


Entre deux barrières, les cortèges défilent devant des habitants mais aussi face à des spectateurs qui ont parfois fait des centaines de kilomètres pour admirer des chars monumentaux, recevoir des bons d’achats pour les commerces du coin, ramasser des bonbons, admirer des compagnies inscrites au patrimoine régional, voire mondial !

 

D’autres par contre, se réinventent comme - et la liste n’est pas exhaustive -, le Carnaval Indépendant de la Plaine à Marseille, le Carnaval sauvage de Bruxelles et le Carnaval des Patates de Liège.

 

Ainsi par exemple, Marseille, Liège et Bruxelles ont repris le rite de condamnation d’un personnage pour « tous les malheurs qu’il cause au quartier ». Il sera traqué ou baladé, trainé au procès. Il devra y entendre les plaidoiries à charge et à décharge qui se dérouleront en place publique mais… finira toujours brulé.


A Liège, au Carnaval des Patates, ce bonhomme a déjà pris les traits de Maggie de Block, de la Tour des finances et … cette année, ceux d’un cochon, rencontre figurée de « balance ton porc et de l’affaire Publifin ». Avant d’être brûlé, il sera lapidé à coup de patates.


Au Carnaval sauvage, à Bruxelles, se rejoue sur la place du Jeu de balle, le « procès du promoteur immobilier et de sa fidèle épouse, la bureaucratie », dont la première séance a eu lieu lors de la bataille des Marolles, 50 ans plus tôt. Revisité et actualisé - les promoteurs s’intéressent toujours beaucoup aux Marolles. Le jeune Carnaval Sauvage a repris le principe du procès et du bûcher car, raconte un des organisateurs nous, dans nos vies, on constate que la promotion immobilière, avec l’aide de la bureaucratie, grignote nos espaces de vie et nos espaces de liberté. Le Carnaval sauvage est une façon de dire qu’on est sous le feu de ce processus-là, mais qu’on est encore vivants et qu’on renaît de nos cendres à chaque évacuation de squat et de lieu artistique2.

 

Tout comme à Marseille, mais en moindre quantité, on y balance de la farine et tout comme à Marseille, on refuse de demander les autorisations de parcours et des subventions. Toutefois, mis à part le procès, peu de slogans s’affichent ce jour-là. On peut y admirer des costumes magnifiques - longtemps travaillés dans des ateliers organisés par la « compagnie de Carnaval sauvage ». Ils se construisent petit à petit de matières et d’objets chinés au marché aux puces. Une roue de vélo, un renard empaillé, une fourrure, des bandes à K7 qui virevoltent, des vanneries, des plastiques, des tissus. La Clik, une fanfare, ses cuivres et ses instruments à vent lancent des rythmes qui mènent les carnavaliers à la transe à travers la ville jusqu’à la friche où le feu sera allumé. La fête continuera, certains y jetteront leur costume. Ils tiennent à ce rituel de passage où s’entremêlent l’appel d’un printemps qui tarde, une vision de la mort comme une naissance et les revendications.

 

J’avais profité de mon passage à Marseille pour rencontrer Roland Gori, dont le Manifeste des Oeuvriers - coécrit par Bernard Lubat, musicien et Charles Sylvestre journaliste, pouvait répondre à quelques-uns de mes questionnements : Comment faire oeuvre de notre travail aujourd’hui ? Comment enrayer l’infiltration du taylorisme, y compris dans les métiers du soin, du social et de la création ?

 

A la fin de l’entretien, comme je rejoignais la Plaine et son Carnaval, je lui ai demandé en quoi un carnaval, comme celui de la Plaine, peut-il faire œuvre ? Après m’avoir renvoyée, à juste titre, aux principaux concernés, il a toutefois relié ces carnavals à un frémissement assez général des peuples de la volonté de sortir de la monotonie standardisée de la consommation et du spectacle. De la même manière qu’il y a une tentative de retour vers le religieux, pas forcément celui des églises, mais du côté du sacré et du spirituel. Aujourd’hui, plus qu’hier peut-être, il y a quelque chose d’un goût, d’un retour vers certaines fêtes et cérémonials qui témoignent de l’aspiration de sortir de la damnation de l’utilité et du profit.

 

Revendicatifs, festifs, subversifs, transgressifs, ces trois jeunes Carnavals empruntent à la tradition des pratiques qui critiquent nos temps… Dans les costumes, les masques, se joue un rapport à l’invisibilité : quand tu te masques, es-tu visible ou invisible ? Que cherches-tu à raconter par ton costume ? Que cherches-tu à dénoncer, à revendiquer, à mettre en avant ?


Mais plus encore, ils permettent de faire communauté et de défiler dans un espace public et politique qui nous échappe.

 

Au marché de la Plaine, on trouve des fripes, quelques vêtements neufs, des baskets qui ressemblent très fort à des Nikes de la collection 2016 mais qui sont, peut-être, rien n’est moins sûr, des contrefaçons. Pour les légumes et la viande, il suffisait de descendre vers la Cannebière, par la rue d’Aubagne. Toutefois, depuis quelques mois, le marché de Noailles a été déménagé plus loin, vers Réformés, sur le boulevard pour cause de travaux. Un hôtel cinq étoiles s’y construit et la place se couvre de pavés de béton, tout neufs, tout lisses, tous égaux. Marseille se rénove. Le Carnaval de la Plaine offre, lui, une proposition toute contraire : du désordre, des cris, des discordances et revendique la nécessité de construire la ville avec ses habitants.

 

 

 Cataline SENECHAL

 

 

 

1. Refrain, Touchez pas à la Plaine, par Manu Théron. https://kagolphoniques.wordpress.com/touchez-pas-a-la-plaine/
2. http://www.radiopanik.org/emissions/panik-sur-la-ville/carnaval-sauvage-et-con trat-de-quartier-marolles/ Julien.