Imprimer

« Mais que fait Robin des Bois ? » La question peut se comprendre en plusieurs sens. Elle suggère qu’en ces temps d’urgence sociale et politique, il serait temps que Robin des Bois intervienne à nouveau – mais où reste-t-il et pourquoi tarde-t-il à revenir ? Ou bien elle est peut-être posée comme une vraie question, à laquelle je répondrais ici : Robin des Bois résiste.

 

Pourtant, ce que nous aimons en général chez lui, ce n’est pas tant le résistant que le héros justicier, le redresseur de torts qui fait triompher la justice sociale et le bon droit là où règne un pouvoir abusif. Ce qu’on aime et qui nous redonne courage, c’est plutôt le résultat de son combat, les victoires qu’il engrange.

 

Aujourd’hui aussi, de nombreux combats sont menés par des organisations et par des personnes, individuellement ou collectivement, et toutes les contributions de ce numéro du Secouez-vous les Idées vous en donnent à lire. Sur la vitalité de la contestation et de la rébellion dans cette époque trop soumise où pourtant le respect des droits est largement menacé, c’est réjouissant. Mais s’insurger, se révol-ter, dénoncer, s’opposer, lutter, démarches majeures d’un humain digne de ce nom, ce n’est pas nécessairement « résister ». Peut-être ! direz-vous, mais quelle importance ? Que les luttes amènent du meilleur, que les contestations fassent bouger les choses, voilà ce qui compte, non ?

 

Certes, cela compte. Beaucoup. Mais il y a dans la résistance quelque chose d’à la fois audacieux, radical et pourtant pacifique qui me donne envie d’aller voir de quoi c’est fait et comment ça marche. Avec l’intuition que si on estime nécessaire de résister, à quoi que ce soit, ce qui importe, c’est comment on s’y prend…

 

En quoi Robin des Bois, ce justicier, est-il aussi un résistant ? Et à quoi cela sert-il ? Petite phénoménologie de la résistance.

 

C’est dire « stop ! »… et tenir
Dire non, cela nous arrive sans arrêt, mais ce n’est pas toujours une façon de « résister »... Nous pouvons dire non pour beaucoup d’autres raisons. Par exemple, pour exprimer un désaccord, une colère, une entrée en rivalité, un refus, voire un caprice ; ou pour interrompre un discours ou une action, pour détromper un interlocuteur, etc.

 

Entrer en résistance commence certes aussi par dire « Stop ! », mais s’accompagne immédiatement de la décision de tenir. Dans la durée. Patiemment et sans savoir pour combien de temps. Comme l’enfant déterminé à ne pas finir son assiette : il s’arrête, il refuse et ensuite il lui reste à ne pas céder. C’est le plus dur. Tenir, c’est ne pas céder. Pour définir « résistant », le dictionnaire invite à aller voir « tenace » ou « endurant ». Et pour « résister », on y lit notamment « ne pas céder sous l’effet d’une force », « ne pas être détruit, ne pas être affaibli », « supporter sans faiblir », « se maintenir ».

 

La vigilance à cet égard – et ainsi donner vie à ses propres valeurs, ne pas se laisser gagner par l’inertie ambiante, ne pas devenir collabo – semble faire partie des tactiques de résistance qui ont donné lieu au spectacle Jeunesse Nomade l’an dernier (p.27 et suiv.). Face à une politique d’accueil des migrants mineurs qui ne prévoit jamais de les faire croiser d’autres jeunes, un projet de rencontre entre des jeunes de maisons de jeunes et d’autres issus de centres d’accueil pour migrants a abouti à la création de ce spectacle.

 

En outre, ils n’ont pas fini de tenir, car le projet va se poursuivre en 2018.

 

Et Suzanne, notre formatrice en éducation permanente/populaire (p.6 et suiv.), est décidée, elle aussi, à tenir. L’éducation populaire, historiquement, a permis de donner forme d’action collective et politique aux souffrances et à l’effervescence émotionnelle de la classe ouvrière. Mais, en perte de vitesse aujourd’hui, ne doit-elle pas reprendre en compte la charge émotionnelle, en particulier la peur qui tend à paralyser l’action collective ? C’est peut-être indispensable pour réapprivoiser, à contre-courant de ce monde où nous croyons tous « agir » et même à toute vitesse, ce qui nous permettra d’oser à nouveau l’action et la participation transformatrices de notre société.

 

Pour pouvoir mener son combat, Robin lui aussi est entré en résistance : il a mis en place de quoi tenir… Mais qu’est-ce à dire ?

 

 

C’est un phénomène physique
La résistance est une « force qui s’oppose (à une autre), tend à l’annuler », dit le dictionnaire qui, dans cette matière, évoque autant la mécanique, partie de la physique, que les mécanismes relationnels. Résister prend donc naissance dans un rapport de forces. Contrairement à la révolte, toute en émotions, la résistance s’inscrit dans la matière, dans les corps physiques. Quand il y a résistance, il y va toujours (aussi) de la résistance des matériaux : « La résistance des matériaux, appelée également mécanique des corps déformables, fait appel aux notions d’équilibre de la mécanique statique, aux notions de déplacement étudiées en cinématique, et aux propriétés des matériaux (...)1»

 

Au croisement de l’équilibre, du déplacement et des propriétés des matériaux, pour bien résister, je vois au moins deux styles très différents. L’un qu’on pourrait dire plutôt occidental : être compact, ramassé, solidaire, avec de bonnes fondations, un bon ancrage, un bon arrimage. Autant de métaphores évoquant la stabilité qui s’impose – et puis, en plus, une rigidité relative, avec la petite touche d’élasticité qui permet d’absorber les chocs. Et l’autre style serait plus oriental : s’il s’agit de supporter les chocs sans en être affaibli, le mieux à faire est parfois de maîtriser l’art de l’esquive. Abandonner l’ambition d’être solide pour préférer se liquéfier, s’évaporer, fuir, disparaître, se cacher, avancer masqué, se rendre invisible… L’important est d’avoir choisi sa ou ses stratégies, en conscience, et de tenir, encore et toujours. Car ce qui fragilise la résistance, c’est l’hésitation, la versatilité, l’esprit grégaire, l’être-comme-une-feuille-au-vent. Ce qui fragilise, c’est de ne pas avoir choisi sa stratégie.

 

Ou de ne pas l’incarner suffisamment dans une posture. Comme pour ce jeu de notre enfance où, après un bref tournoiement sur soi-même, il fallait se figer dans une attitude figurant une activité, un métier, un personnage à deviner par l’autre. Et tenir le temps qu’il fallait. En fin de compte, résister est moins une question de positionnement clair – politique, moral, intellectuel, idéologique… – que de posture claire : une attitude particulière du corps, incarnée donc, campée dans un contexte et sur ses deux pieds, plus forte encore quand elle est congruente entre le verbal et le non verbal, entre le mouvement et l’équilibre statique, entre le refus de ce qui est abusivement imposé et la mise en action d’autre chose.

 

Ainsi de l’association Globe Aroma (p.30 et suiv.), dont la posture et le champ d’action sont clairement inscrits dans le registre artistique : résistance par le renforcement de la posture de l’artiste, d’où qu’il vienne, et résistance par cette propriété des matériaux artistiques à faire passer le propos militant du côté du visible ou de l’invisible, selon les stratégies choisies.

 

Les images de Doriane MILLET, Dina MELNIKOVA et Elisa SARTORI sur l’invisibilité choisie de ceux qui décident de « se perdre dans les villes, dans les fôrets » nous invitent à explorer cela...

 

Comme aussi le Carnaval de la Plaine, à Marseille, tradition qui rappelle qu’on « tient » là-bas depuis très longtemps, ou les carnavals sauvages qui ont surgi aujourd’hui à Bruxelles ou à Liège (p.10 et suiv.) : sous les masques, les rires et le renversement du sens propre à tous les carnavals, la résistance, incarnée dans la chair même des habitants des quartiers populaires, devenus des militants qui pratiquent et revendiquent, notamment contre la gentrification de leurs quartiers, la libre circulation dans l’espace public.

 

Pour pouvoir mener leur combat, Robin et ses compagnons se sont, de même, fixés quelque part, physiquement et concrètement. Ils ont fait le choix stratégique de disparaître au fond des bois et d’y installer leur campement : de quoi tenir...

 

 

C’est une réponse par l’action
Résistance : « Action par laquelle on essaie de rendre sans effet (une action dirigée contre soi) ». Résister est donc une réponse assumée. Or, qui dit réponse dit, au sens littéral du terme, prise de responsabilité. De plus, il s’agit ici d’oser une réponse qui fâche puisqu’elle cherche à faire échouer l’« action dirigée contre soi » qu’évoque le dictionnaire : oser refuser, oser s’opposer, oser tenir. Cela requiert une force peu banale, quelque chose comme la potion magique de tel irréductible petit village gaulois. Sinon, on ne tient pas. Ou alors seulement un moment, soutenu peut-être par la colère ou par la peur.

 

Enfin, cette réponse est elle-même une action. Résister, c’est montrer qu’autre chose est possible, que d’autres valeurs peuvent investir l’action. Ainsi Astérix, Obélix et les autres habitants du village ne passent-ils pas leur temps à attendre les Romains ni à fourbir leurs armes. Ils vivent leur vie, qui manifeste simplement qu’une existence en commun, sans guerre et sans arme (… pas pour autant sans conflit!), est possible.

 

Loin de l’imaginaire et de la bd, le témoignage du coordinateur d’UTSOPI (p.13 et suiv.) explicite pour nous en quoi résister, c’est répondre en agissant pour faire exister autre chose. Certes, en tant qu’association professionnelle de défense et groupe de pression pour faire valoir les droits des travailleurs.euses du sexe (TDS), UTSOPI est dans le combat. Mais l’organisation s’installe aussi dans la résistance en tenant à être un lieu de soutien et d’échanges entre TDS sur leurs pratiques professionnelles, c’est-à-dire en répondant à l’invisibilité et au déni imposé aux TDS dans notre société par la création d’un lieu de vie professionnelle sur une base de respect des personnes et avec pignon sur rue.

 

Le campement de Robin des Bois et de ses compagnons démontre cela aussi : c’est un QG, mais tout autant un lieu de vie, de solidarité, d’amitié, de partage, de ressourcement, d’amour vrai ! De quoi recharger ses batteries avant de retourner au combat. Et donc de quoi tenir encore...

 

 

C’est se rendre… irrécupérable !
Tel est bien le but ou l’idéal de la résistance : se rendre irrécupérable. Se trouver hors de portée, non pas en se cachant bien pour tirer son épingle du jeu, mais en échappant à toute emprise abusive pour pouvoir donner vie concrète à un projet, éventuellement minuscule, mais en tout cas plus juste.

 

Le dictionnaire nous fournit également ce dernier élément. Résistance : « Fait de ne pas subir les effets (d’une action) » Fait, donc, de ne pas (plus) être atteint. Et ne pas être atteint par une force injuste qui cherche à s’imposer, ce serait quelque chose comme... être libre, non ?

 

Pour (pré)figurer cette liberté, un jeu (p.22 et suiv.) :
vous êtes, nous sommes invités à jouer. Incarnée cette fois dans la fiction du jeu et dans sa temporalité cyclique qui offre, en rejouant, d’approfondir ensemble la recherche, la résistance se fait expérience ludique et réflexion collective libre, aussi sérieuse qu’on voudra, sur la participation citoyenne et l’engagement.

 

Renforcer – durablement et de toutes les façons, on l’aura compris – la résistance aux maladies contemporaines, aux intoxications, aux batons dans les roues, au défaitisme ambiant, aux manipulations, aux culpabilisations, aux dérives néolibérales et ultracapitalistes, c’est bien le cœur de l’éducation permanente. Car en fin de compte, c’est la résistance, audacieuse, radicale et pacifique, qui permet d’exercer, individuellement et collectivement, notre pouvoir de faire advenir concrètement un monde plus juste.

 

 

 Myriam VAN DER BREMPT

 

 

 

1. Jean-Pierre Basset, Patrice Cartraud, Christian Jacquot, Antoine Leroy, Bernard Peseux, et al.. Introduction à la résistance des matériaux. École d’ingénieur. Nantes, France. 2007, p.7.