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Expérimenter pour réparer le travail

 

 

Auteurs : Teberdar ALAR, Julien CHARLES, Paul HERMANT
Interviewés : Véronique CANTINEAU, Luc DERIEZ, Paul TIMMERMANS

 

 

Depuis quelques mois, un groupe de travailleurs et de stagiaires du CESEP se réunit pour réparer le monde du travail. Cette ambition démesurée s’inspire d’autres initiatives tout aussi utopiques. Pour présenter ces points de repères et saisir leur articulation avec nos activités de formation en insertion socioprofesionnelle, nous avons organisé une rencontre avec Véronique Cantineau (directrice du secteur ISP au CESEP), Paul Timmermans (qui s’attèle à la mise en place d’un Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée à Charleroi) et Luc Deriez (du réseau Repair Together).

 

 

Réparer les machines, les gens, la société
Véronique : Les personnes qui viennent en formation sont demandeuses de bien plus que l’acquisition de compétences. Ce que le participants retiennent de leur passage chez nous, c’est surtout l’augmentation de leur confiance en eux. Même s’ils passent parfois par des moments difficiles, ils se considèrent à nouveau capables d’apprendre et de réaliser quelque chose. Mais c’est parfois difficile, il y a des blessures à « réparer » pour y parvenir : licenciement sauvage, répétition de refus d’engagement pour des éléments hors de portée (trop ou pas assez jeune, trop ou pas assez d’expérience…), attentes démesurées des employeurs qui cherchent un mouton à cinq pattes, poids d’un échec scolaire, discours stupides du genre « quand on veut, on peut » ou « chômeur égale parasite », prescriptions d’agitation de certains conseillers, injonctions paradoxales... Et la liste pourrait être allongée ! Si on répare ces blessures, le défi est aussi de sortir du rôle de pion utile à la persistance d’un système toxique.

 

Luc : Dans les Repair café, le produit d’appel, c’est de réparer des objets et de réduire les déchets. On travaille aussi sur de la cohésion sociale, sortir les gens de l’isolement, reparler à son voisin. La troisième chose, c’est la transmission des savoirs pour rendre les gens moins bêtement dépendants des fabricants des appareils qu’ils achètent, pour récupérer du pouvoir d’agir très concret. Aujourd’hui, acquérir de la connaissance, c’est devenu une forme de lutte de pouvoir. C’est pour ça que l’on défend un droit à la réparation, à avoir des produits réparables, qui est un outil pour ne pas laisser trop de pouvoir dans les mains des entreprises capitalistes.

 

Paul : Du côté des Territoires Zéro Chômeur, on répare un stéréotype lourd qui fait que la majorité des chômeurs est souvent considérée comme indigne. Quand on a envie de bosser, si les conditions de travail sont dignes et si le droit du travail est respecté, il n’y a pas besoin de relifting, de validation des compétences, de formations. Les chômeurs vont être engagés sans aucune discrimination, sans prérequis, simplement sur leur désir de bosser, sur le déclaratif « je suis capable ». C’est là qu’il y a quelque chose à réparer, une logique à renverser : plutôt que d’activer les chômeurs, on veut activer les coûts du chômage pour financer des emplois, à durée indéterminée et à temps choisi, qui ont du sens pour les chômeurs et qui sont utiles sur le territoire.

 

 

Penser l’accès des personnes en situation de pauvreté
Paul : Avec ces CDI à temps choisi, il y a forcément un revenu pour les chômeurs de longue durée qui aide à sortir de la pauvreté. Il y a aussi une sécurité sociale, au sens strict et au sens large : avec un CDI tu te projettes plus loin dans le futur. Ca transforme les gens. C’est vraiment impressionnant quand tu visites ces entreprises : les travailleurs, ils parlent de leur boulot comme s’ils étaient là depuis 10 ans alors qu’ils sont là parfois depuis 15 jours. Est-ce qu’il est cadre ou salarié ? Est-ce qu’il est là depuis longtemps ou pas ? Quand tu passes la porte et que tu leur parles, tu ne sais pas dire et tant mieux : c’est un travailleur, point.

 

Véronique : Les participants perçoivent une prime de formation dont le montant n’a pas été revu depuis plus de 15 ans. Elle n’a même pas été indexée ! Ils bénéficient aussi d’une intervention dans les frais de déplacement et de garde d’enfants, via le contrat de formation. Mais ce contrat peut aussi être une source de diminution de revenu : l’arrêter avant terme pour une raison qui n’est pas considérée comme valable par le service de contrôle entraîne la suspension des allocations de chômage. Nous observons alors les effets en spirale de la pauvreté : des personnes qui n’ont pas de voiture ne passent pas leur permis de conduire et se voient refuser une partie des emplois peu qualifiés comme les titres-services. Les personnes qui n’ont pas d’argent de côté ne savent pas déposer de garantie locative. Pour affronter ces problèmes, nous avons un service d’accompagnement et nous organisons des modules sur les démarches possibles pour y palier. On sait que ces solutions sont d’une portée limitée, on préférerait évidemment avoir une baguette magique !

 

Luc : Bizarrement, au début, on a été taxé de bobos, alors que pas du tout ! Aujourd’hui, on voit bien que les Repair cafés se développent plus dans les quartiers paupérisés, fragilisés. Les régies de quartier et les contrats de quartier durable, c’est des espaces qu’on a investis intensément. C’est là que ça fonctionne le mieux aussi. On développe plein d’activités dans ces quartiers difficiles, on peut y faire avancer le schmilblick plus rapidement qu’ailleurs. Pourquoi? Parce que ça rapporte directement à la personne qui vient, pas à quelqu’un qui a un pouvoir supérieur, à un organisateur ou à un propriétaire : on augmente le pouvoir des gens eux-mêmes à travers un échange direct entre citoyens.

 

 

On ne transige pas avec l’égalité
Luc : Ce que je veux dire avec cette idée d’échange direct entre citoyens, c’est qu’on travaille de façon tout à fait horizontale. On est là pour activer des initiatives, pas des chômeurs. La démocratie fait donc partie de notre quotidien : 

c’est ouvert à tous et ça fonctionne sur base de la participation libre de chacun. On a aussi besoin de la démocratie parlementaire, d’une loi contre l’obsolescence programmée pour faire des procès, pour attaquer les entreprises en justice comme ils peuvent le faire en France contre Apple, Epson et cetera. Ici, on peut juste faire du bruit et du lobbying. On est dans une lutte de pouvoir pour récupérer un peu de notre autonomie face aux objets qui nous entourent.

 

Paul : Dans les principes qu’on se donne pour faire avancer le Territoire Zéro Chômeur à Charleroi et dans ce que j’ai vu des expériences françaises, il y a dès le départ le fait d’associer les demandeurs d’emploi à la conception du projet et à l’identification des besoins. Dans les critères de sélection des Territoires, la mobilisation des acteurs locaux importe bien plus que la conformité à des indicateurs comme le taux de chômage ou les frontières du territoire. Dans l’Entreprise à but d’emploi, il faut aussi que les pratiques de gestion de l’entreprise soient collaboratives. Le fait que le recrutement des cadres se fasse sur la même base que les autres recrutements, ça rend ça très naturel. La direction des ressources humaines est assurée par un chômeur du territoire qui peut faire valoir des compétences dans ces matières-là. Et c’est la même chose pour tous les postes. Ça met de l’égalité dès le départ. A Charleroi, ils seront certainement tous syndiqués parce que les syndicats sont parties prenantes du projet dès le départ. Mais il faut penser à aller plus loin aussi et organiser un Conseil des salariés parallèlement au Conseil d’administration.

 

Véronique : L’égalité et la citoyenneté, c’est pas le point fort de la formation professionnelle. Néanmoins, depuis quelques mois, des BRI-Co sont organisés (Bureaux de recherches et d’investigations communs). Ils permettent d’approcher les difficultés rencontrées par les stagiaires à réaliser leur projet professionnel, d’identifier ce qui devrait être réparé. Plus qu’un lieu d’expression, de partage et de reconnaissance, ces ateliers peuvent déboucher sur une autre manière de regarder sa situation, un autre positionnement, des interpellations, voire des actions concrètes. La participation d’un stagiaire à cet interview et à la mise en œuvre d’une Entreprise de cocréation d’emplois à vocation territoriale en est un bon exemple.

 

 

Exister aux bords du capitalisme pour le corroder
Luc : On entend beaucoup dire autour de nos initiatives : « et si on faisait de l’emploi avec tout ça ? ». Mais nous on veut que ça reste citoyen. On ne va pas recommencer à privatiser ! Chez nous, il n’y a pas d’argent. Quand il y en a, c’est pour payer un coup, manger un bout, acheter des pièces ou des rustines. J’ai l’impression qu’on marche à côté du capitalisme. C’est comme quand on s’installe dans des quartiers où il y a des dealers : qu’ils fassent leur truc dans leur coin, on s’en fout. Il y a un système qui fonctionne pas ? Nous on fait autre chose. Mais il y a quand même des connexions, on fait partie de ce système, on nous donne quand même des subsides. Par contre, quand les magasins Brico annoncent qu’ils nous soutiennent, on refuse : pas d’approche mercantile, point. On a aussi refusé un financement d’ENGIE-Electrabel, ça ne nous intéresse pas.

 

Paul : Ceux qui disent que le travail c’est des conneries, c’est ceux qui ont du travail bien payé. Ce qui me paraît déterminant, c’est de considérer que chacun a le droit de contribuer par son travail à un effort social, sur base volontaire à l’entrée, sans perte des droits sociaux à la sortie, et dans le temps que tu décides d’y consacrer. Si tu penses qu’il faut travailler cinq jours pour retrouver des revenus et de la dignité, pourquoi pas? Si tu penses que tu as assez avec trois jours et que le reste du temps tu fais ton jardin, tu t’occupes de tes voisins ou tu cherches un autre boulot, tant mieux aussi. Ça, c’est quelque chose qui casse les codes de façon révolutionnaire. Ca ne casse pas le travail mais ça le transforme : on en fait le cadre de relations sociales respectueuses. Et quand les gens ont du boulot, on est en capacité de parler de l’avenir et de commencer à faire du travail d’Education permanente. Si le mec qui gagne du fric commence à en faire des conneries, si accéder au travail c’est avoir de l’argent pour acheter de la merde, tu peux commencer à discuter.

 

Véronique : Il faut reconnaître que l’insertion est incrustée dans le capitalisme et compose avec ses outils de gestion : on compte le nombre d’heures, le nombre de sorties positives de formation et cetera. Mais les participants s’appellent Valérie, Giovana, Habiba, Tarik, Albert. C’est sur cette base qu’on a décidé d’avancer avec le groupe « Travail », à l’occasion des 40 ans du CESEP. Aujourd’hui, on affronte avec nos stagiaires la stigmatisation et l’insécurité économique qu’ils subissent, en leur proposant des formations et en offrant une aide à la recherche d’emploi. Mais face au chômage de masse et de long terme, face à la multiplication des contrats précaires et ses conséquences dangereuses sur la société, comment on s’en sort ? On est très inspirés par nos rencontres avec le réseau de Repair café, notre visite d’un Territoire Zéro Chômeur près de Lille et la philosophie misarchique d’Emmanuel Dockès. Sur cette base, on ambitionne de créer une « entreprise de cocréation d’emplois à vocation territoriale ». Avec elle, on voudrait mettre en place des conditions d’accès et de pratique de travail fondées sur les compétences variées des gens qui passent chez nous. On travaillera aussi à l’identification des besoins fondamentaux du territoire auxquels les entreprises classiques ne cherchent pas à répondre. On va créer un lieu qui doit être ouvert sur son environnement direct et y faire de la place pour créer des emplois qui ont du sens et de la qualité, où chacun est citoyen, où le pouvoir des initiateurs fondra au fur et à mesure de nos activités.