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De l'activisme en ligne au militantisme de terrain


Internet ou le berceau d'un nouvel engagement. Les réseaux sociaux au coeur des révolutions arabes, les flashmobs au service des activistes du Net. Derrière leurs ordinateurs, des nouveaux militants qui changeraient la face du monde, nourriraient le débat, feraient circuler les idées pour les faire rejaillir dans la société civile. Fadaises et idéalisation que tout cela ! Dans un article rédigé en 2010 pour le NewYorker, le journaliste et écrivain Malcom Gladwell pointe, à partir d'exemples historiques dont celui du mouvement de défense des droits civiques aux Etats-Unis dans les années 60, les différences, de son point de vue, entre le militantisme réel basé sur des actions de terrain, celui qui fait réellement les changer les choses, celui où l'on risque sa vie, et un cyber-activisme mou qui n'arriverait à mobiliser les foules que lorsqu'il n'y a pas trop de dangers.  On ne craint pas grand chose en cliquant sur le bouton « J'aime » de Facebook, ou en changeant la photo de son profil en signe de soutien à une cause. A Greensboro, le Ku Klux Klan est entré en action. 39 églises noires ont été incendiées, des militants ont été battus, torturés, exécutés.  Comment peut-on s'exposer à ce point ? En substance explique Gladwell, l'engagement militant « extrême », celui qui pousse l'être humain dans ses derniers retranchements, n'est possible que lorsque existent des liens sociaux forts, des amis proches engagés dans la même cause, ou menacés par le même ennemi. Or les réseaux sociaux sont composés selon Gladwell de maillons « lâches », des Internautes riches d'amis virtuels dont la faiblesse de la motivation est proportionnelle à la facilité de la tâche, et à l'absence de risque.

 

La révolution ne passera pas par Twitter

D'autre part, une action n'aboutit avec succès que lorsque la cause défendue l'est par une organisation solidement structurée et coordonnée. Il s'agit selon Malcom Gladwell  de la deuxième distinction cruciale entre le militantisme traditionnel et sa variante en ligne: les médias sociaux ne sont pas sur ce type d'organisation hiérarchique. Facebook ou Twitter sont des outils qui permettent la création de réseaux sans contrôle centralisé, au fonctionnement décloisonné, aux communications horizontales, avec un principe de prise de décision laborieux et complexe, basé sur le consensus. Ils sont à l'opposé, dans la structure et le caractère, des structures hiérarchiques fortes qu'on retrouve dans les organisations dissidentes « réelles ». C'est pourquoi tance Gladwell   «La révolution ne passera pas par Twitter »

 

L'illusion du Net

Dans un livre intitulé « L'illusion du Net », le chercheur Evgeny Morozov exprime lui aussi son scepticisme quant à la capacité du Web à changer le monde.  « Nous vivons », dit-il, « à l'heure du libéralisme iPod, celle où l'on pense qu'un smartphone va permettre aux citoyens de se mobiliser et de s'organiser. En Tunisie comme ailleurs, c'est le chômage et la situation économique et sociale du pays qui poussent les gens à descendre dans la rue. Pas les réseaux sociaux, que les pouvoirs en place ont toute latitude à contrôler et à utiliser pour réduire encore plus efficacement la dissidence. «Que se serait-il passé », s'interroge Morozov, « si Ben Ali était resté  au pouvoir ? Il se serait très probablement engagé dans une vague de répression, en arrêtant tous les opposants. Les médias sociaux lui auraient alors permis de recueillir toutes les preuves nécessaires, sur Twitter, sur Facebook ou sur des blogs. C’est ce qui a notamment été fait par le gouvernement iranien à l’issue des protestations de 2009. Auparavant, le KGB torturait pour obtenir des informations sur les dissidents. Aujourd'hui, toutes les informations sont en ligne sur Facebook. » Fasciné par la façon dont la technologie pouvait effectivement remodeler et faire s'ouvrir des sociétés autoritaires, Evgeny Morozov fait aujourd'hui le constat amer que certaines d'entre elles, non seulement sont toujours en place, mais ont de surcroît « prospéré » grâce à la surveillance globalisée et automatisée que permet le réseau des réseaux.

 

La force des liens faibles

A ces critiques, d'autres intellectuels, militants et activistes (réels et virtuels) réfutent point par point les arguments de ces déçus du Net. Il ne faut, disent-ils, en aucune mesure sous-estimer le potentiel du Web pour susciter l'adhésion et la mobilisation autour d'une cause. Il ne faut pas non plus sous-peser la force de ces fameuses coopérations faibles, celles qui selon Dominique Cardon favorisent une dynamique de biens communs à partir de logiques d’intérêt personnel. Ni celle des petits pas qui, à partir d'un clic, peuvent transformer un internaute en militant.  « Si je réfléchis au monde d'avant Internet, constate l'activiste canadien Cory Doctorow, celui dans lequel les gens que l'on pouvait convaincre de participer à des causes politiques se chiffraient plutôt en centaines ou en milliers, je constate que tous les vétérans de l'activisme que je connais ont commencé en effectuant un geste simple, de peu d'envergure, puis ont progressivement évolué vers un engagement toujours plus profond. De même, s'il est vrai qu'Internet met à portée de souris plus de futilités que jamais auparavant, il met aussi à portée de clic davantage de tout. Il n'a jamais été aussi simple de publier des informations, de lire et participer à des groupes de réflexions sérieuses. »

 

Les nouveaux militants

Reste que les Centres de Médias Indépendants n'existeraient pas sans Internet. En 97, Fabien Granjon se penche sur l'Internet Militant avec un constat : certains mouvements  politiques et sociaux semblent s'approprier le Web nettement plus vite et plus facilement que les partis politiques  ou les syndicats. Il va analyser le lien entre les usages des outils web et l'évolution contemporaine des formes d'engagement militant. Découvrir comment la structure du Web entre en phase avec des modes d'organisation et de décision horizontale, décloisonnées et auto-organisées. Internet comme creuset d'un nouveau militantisme coopératif, basé sur des petites équipes de bénévoles très stables à la fois  focalisées sur la défense de causes très locales et ouvertes à des mouvements globaux comme l'alter-mondialisme. Avec aussi des militants « post-it », activement engagés à certains moments, dormants mais restant informés (connectés) à d'autres et multi-positionnés, ouverts simultanément à plusieurs causes. Plus d'encartement à vie mais des affiliations temporaires en fonction des projets à défendre. Et une extraordinaire intelligence des possibilités d'un simple téléphone, trait d'union idéal pour passer des entrailles du réseau des réseaux aux théâtres des rues. De l'activisme en ligne à l'action du terrain, il n'y a qu'un pas, que nous vous invitons à franchir en parcourant cette étude.